Nous sommes des serial killers. Sublime illusion pour cerveaux de plastique

Retour au numéro: Fictions du tueur en série

— you can be optimistic and totally without hope. 
One’s basic nature is totally without hope, 
and yet one’s nervous system 
is made of optimistic stuff.

— Francis Bacon, cf. David Sylvester,
Interviews with Francis Bacon, 
Thames and Hudson, 1993, p. 80.

La société est un train qui s’emballe, c’est un wagon de luxe, appelons-le TransOccident Express, dont personne ne veut descendre. Le train fonce directement vers le déraillement, ce n’est pas la fin du monde mais la fin de notre monde. Nous regardons par la fenêtre, pourtant il est indécent d’en parler. L’urbanisation, la pollution, le pillage de ressources, tout ça ne nous concerne plus, c’est le paysage que nous laissons derrière nous. Pour aller vers quoi ? Un déluge sans eau, une déflagration sans feu, un effondrement sans chute, une nuit sans obscurité ? Qu’importe, nous avions le désir de participer au grand tourisme planétaire, de danser avec la sublime illusion.

La population mondiale dépasse les sept milliards, bien au-delà ce que peut supporter une planète dont les ressources sont pillées, les océans sont morts, les forêts sont brûlées, les nappes phréatiques épuisées… Pourtant, l’état de la planète est un sujet tabou pour la classe des gens les plus éduqués et les scientifiques car c’est mettre en relief leur faillite intellectuelle et morale. L’extinction des espèces est exponentielle, 30 000 espèces par an, soit 3 espèces à l’heure : serions-nous en droit de parler ici des sociétés humaines en tant que tueurs en série ? Les cadavres mutilés, les membres épars dans les feuilletons à la télé ne sont que des aperçus de notre proche démembrement.

La fin du monde est déjà arrivée pour quiconque est dorénavant persuadé qu’il ne suffira pas d’une crise de la conscience pour que l’humanité puisse changer. Quelques-uns croient encore que l’homme peut faire face à sa propre réalité, qu’il peut retirer de la découverte de soi et de son interrogation de la nature de la réalité une façon de vivre qui ne sera pas aussitôt détruite par les fausses distinctions et les conflits. Il semble que le problème ne soit pas nécessairement la conscience des gens ordinaires, mais le fait que les dirigeants politiques, spirituels, économiques… deviennent immanquablement cyniques parce qu’ils préservent en premier lieu leur réalité. Ils étouffent tout soupçon du plus grand nombre sur la possible révolution de ce qui est en les saoulant avec des fables tribales, en les rameutant dans des bunkers spirituels, en créant une accoutumance à la superficialité « spectacliste », en provoquant le suicide de l’âme dans la pornographie, ou dans la haine fanatisée. Pourtant, quelques-uns croient encore que l’homme n’est pas son plus mortel ennemi. La plupart éprouvent une fascination pour le corps morcelé d’une société qui nie son étiolement (cela même qu’exhibe l’œuvre de Christine Palmiéri par ces multiples explorations artistiques).

Nous connaissons actuellement un blocage : nous voulons échapper à la répétition d’une société normative en faisant la promotion des différences, cependant, nous constatons que les identités séparées (raciales, religieuses, sexuelles, linguistiques, etc.) sont toujours menacées par le conflit, ou encore génèrent des conflits. Il semble qu’il faudrait une révolution radicale pour que nous apprenions à unir le sentiment d’être séparé dans son corps avec le sentiment d’être relié psychiquement dans une même forme de vie. Les Anciens avaient compris qu’il n’y a de survie que collective; la physique contemporaine reconnaît que la particule n’a pas d’existence hors d’un système : ainsi, il n’y a pas d’identité ou de conscience qui ne soient d’emblée les éléments d’un système plus large. Cependant, toute tentative d’établir une unité qui transcende la brutalité et l’inégalité est aussitôt prise en otage par un discours doctrinal, politique ou religieux. 

Il semble parfois que nous ne trouverons de salut que par une improbable rébellion du cerveau contre la conscience elle-même : l’enchaînement de nos cerveaux dans des cuves serait préférable à leur chevillement dans le corps, ce à quoi la série des Décapitations (2004-2008) de Palmiéri fait écho. Nous ne voulons pas quitter nos banquettes, « e pericoloso sporgersi— il est dangereux de se pencher au-dehors », pouvait-on lire dans les trains européens avant l’imposition de l’air climatisé. Personne ne veut arrêter le train, nous ne connaissons que des économies de la consommation, des cultures du divertissement, des politiques gérées par des professionnels, des nouveautés techniques consacrées comme progrès de l’humanité, des ressources comme pillage de l’avenir — tout le reste serait irréaliste, ce serait se pencher au-dehors. 

Le caractère insensé des bilans qui nous parviennent (écologique, sociologique, épidémiologique, etc.) les rendent non plausibles. Au Moyen Âge, on disait volontiers que le Diable est d’autant plus puissant qu‘on ne peut croire dans son existence ; aujourd’hui, la situation est d’autant plus grave qu’elle dépasse notre entendement et que nous ne pouvons percevoir le problème comme tel : la scène du crime baigne dans le rétroéclairage de la science-fiction, les protagonistes sont des figurines en plastique, tels Zyph et Nout (2002) ou les victimes des Puzzles (2008), les catastrophes sont tirées de l’imaginaire de films… à catastrophe — car, nous en restons assurés, le monde sera devenu fiction avant de succomber à un tel scénario. Ou plutôt, quand toute mission de sauvetage nous paraîtra dérisoire, il n’y aura de sauvetage que par l’International Rescue, animé par les marionnettes des Sentinelles de l’air (1965), à bord de leurs engins futuristes Thunderbirds. 

Pour quitter les rails du train qui s’emballe, pour continuer à pied sur la terre désolée, peut-être avons-nous besoin de l’illusion qu’il n’est pas trop tard, qu’une révolution radicale de nos modes d’existence est possible, que nous pouvons encore envisager cette possibilité dans une conscience hypothéquée par des siècles de logiques erronées. Ce serait la dernière illusion, la plus sublime : nous serons une dernière incandescence dans la nuit plombée. 

II

L’esprit moderne a voulu pourfendre toutes les illusions, rétablir les faits et le vrai, tandis que le postmoderne reconnaît le rôle de l’illusion en tant que composante essentielle d’une existence conçue comme théâtralité : nous avons besoin de croire que la fiction-de-soi est notre identité, que l’espèce humaine n’est pas en voie d’extinction, etc. Le postmoderne ne voit qu’à dissiper ces illusions ; elles seront aussitôt remplacées par d’autres illusions, sinon par des réflexes et des conditionnements plus profonds, qui requièrent une plus grande tromperie des sens — ce que les médias accomplissent à merveille. 

Le moderne était tout occupé à dissiper le spectacle de la marchandise, de la politique… et finalement le spectacle du spectacle en tant qu’opium du peuple. Sans voir qu’à dissiper l’illusion qui cache le désastre, il ne remédie pas au désastre. Tandis que le postmoderne cherche plutôt à comprendre l’efficacité de l’illusion et veut constater à quel point elle prend part à toutes nos expériences pour devenir une composante de la vie elle-même. Le postmoderne s’emploie à reconnaître les rouages du faux dans la fabrique du vrai. Ce faisant, il admet encore le vrai ; tandis que le posthumain conçoit que la vaine espérance est un minimum vital dont on ne peut plus se passer. 

Nous sommes prêts à concéder que le sublime est fondé sur une illusion, pourvu que le sublime ne perde rien de sa hauteur ! Or l’illusion n’est pas toujours sublime, elle est parfois soporifique et toxique, affolante et mortelle. Le postmoderne n’a pas su freiner la prolifération des illusions. En effet, lorsque l’illusion est totale, nous sommes privés de repères pour départager le réel de ses fantômes. L’illusion totale devient réalité : la sensation fictive — induite par des moyens biochimiques, électroniques, ou autres — devient expérience réelle ; la réalité hallucinée (induite par des manipulations médiatiques, des immersions virtuelles, des implants bioniques, etc.) devient Umwelt, ce que met en scène Palmiéri dans une production qui use de technologies électroniques et numériques pour interroger le posthumain. Les illusions ont simultanément pris corps dans la neurophysiologie humaine et dans la simulation cybermoderne, où tout est copies de copies sans terme premier. Alors, il semble que l’illusion génère une transcendance, le rayonnement obscur d’une perte d’origine. 

Par quel privilège nous est-il permis de parler d’« illusion » ? Est-ce une façon d’accepter un état d’aliénation auquel on ne peut plus échapper ? Enfermés dans la camera obscura de nos chimères, dans le décor capitonné du TransOccident Express, nous faisons de la danse des reflets une illusion nécessaire et consentie. Lorsque l’illusion est partout répandue, elle nous épargne la syncope que ne manque pas de provoquer la remontée trop rapide depuis l’abysse. 

Le sublime est un sursaut par lequel la machinerie des idées, lorsqu’elle est privée de stimuli sensoriels et tourne par conséquent à vide, parvient cependant à donner une facture tangible à ses propres idées. Elle arrive à convertir son découpage conceptuel en paysage sensoriel afin de s’auto-alimenter. N’est-ce pas le cas aujourd’hui : n’ayant plus de nouvelles épiphaniques du monde, nous vivrions néanmoins dans une « actualité » fictive continuellement alimentée de « nouvelles ». L’esprit qui ne reçoit plus de messages de la planète croit reconnaître en lui-même la face cachée du monde et se rehausse dans une crispation sublime. Est-ce dire que le monde n’est que la mise en scène de continuités ? Et que l’art et la poésie qui célèbrent l’unité du monde, sa cohérence et son sens, contribuent au mythe que le fil de l’existence humaine ne peut être rompu ? 

Lorsque le monde devient chaotique, nous ne parvenons plus à en extraire des messages. Lorsque le désordre est trop grand, tout verse dans l’irreprésentable. Les ignominies du siècle dernier et les désordres de notre nouveau millénaire révèlent une part plus grande de l’innommable. L’innommable s’accroît sans cesse. Proportionnellement la science semble accroître sa capacité de rationaliser notre univers, les nuées de nombres deviennent scintillements rémanents. Pourtant, le mal se révèle abyssal, l’horreur défie l’intelligible. Voilà pourquoi nous préférons les couleurs sucrées d’une téléréalité.

Y a-t-il quelque chose de changé ? Nous sommes moins capables de chaos, nos systèmes cognitifs s’effondrent avec le moindre heurt, le lien communicationnel est rompu aux premiers remous. Nous rejetons le monde dans une catastrophe perpétuelle et l’invoquons afin d’assurer nos continuités illusoires : mentales, existentielles, démocratiques.

III

L’art saura-t-il nous rendre capable du chaos ? Ceci afin d’éviter la fuite dans l’illusion ? Pourtant, c’est grâce à l’illusion que l’art et la poésie parviennent à faire entrer le tumulte du monde dans notre univers mental. Il faut la fiction pour faire passer les déchirements de la réalité dans les nerfs. Il faut des récits et des tableaux pour répercuter les séismes historiques et politiques dans le plan de l’émotion. Il faut des fictions que nous puissions sans cesse refaçonner — pour ne pas dire refictionner. Sinon, elles se figent comme soldats de plombs. N’est-ce pas ce que fait La millième douche (2001) qui « refictionnalise » le film Psychose d’Hitchcock (1965) ?

Nous devons apprendre à vivre près de la discontinuité, l’oreille collée sur les lignes de faille, le front appuyé sur la fragmentation, la poitrine effleurant la corne du taureau. Il en coûte quelque chose, c’est le danger de la création et de la pensée — il y a un danger plus grand de la non-pensée et de l’absence d’œuvre. Par contre, il en coûte davantage d’entretenir la continuité à tout prix, car le coût est exorbitant  : il faut substituer la prothèse à la vie.

Nous avons été quelque temps séduits par l’illusion sublime que notre existence se perpétuait dans la flèche d’une illusion. Que nous faisions partie de ce voyage où l’illusion génère d’autres illusions et se perpétue elle-même indéfiniment. Quand l’illusion est devenue une machine virale qui provoque l’échange affolé des molécules mais aussi des électrons, des photons, etc., comme l’installation vidéo interactive Le monstre (2004) tend à le révéler. Cette machine perpétue l’illusion qu’il y a un monde au-dehors, qu’elle peut le poser devant nous, et que nous avons accès à ce monde. Tout le contraire du wagon d’Einstein dont le mouvement continu interdit de connaître s’il est arrêté ou en mouvement.

Nous l’avons évoqué, ce que nous appelons le réel est une illusion sans cesse ajustée afin d’assurer un continuum (dans l’esprit, dans la société …). Le réel est le siège de la continuité : n’est-ce pas le monde qui fait que le monde est le monde ? Pourtant, le monde externe nous apparaît dépecé, démembré, dispersé dans une scène ouverte par les dispositifs de la culture et par les technologies de l’information : c’est le cadavre auquel nous revenons sans cesse pour recommencer l’enquête, ce que Palmiéri synthétise dans les séries Puzzles, Indices et Oublis (2008). Le cadavre est déchiqueté, il n’y a plus d’indices à en tirer. C’est cependant depuis ce monde morcelé que la vérité se construit comme système. Le monde est l’erreur dont la vérité a besoin, et cette erreur structurelle est d’autant plus efficace qu’elle a l’opacité du mensonge.

Dès lors que nous ne recueillons plus les messages de la Terre sinon par des irruptions catastrophiques, nous voyons qu’elle était notre sublime illusion. L’art peut créer des continuités sans nécessairement « faire » monde, et sans basculer dans l’immonde. La politique travaille à un présent commun où tous les peuples se côtoient de plus près, dans un voisinage resserré par les échanges commerciaux et les télécommunications — pourtant, elle bascule le plus souvent dans l’immonde, comme en témoignent la série des Caches, des Inventaires (2004) des Séquestrées (2009) ou encore l’installation intitulée Restes mutants (1995).

Pour se débarrasser de la sublime illusion que l’avenir est inépuisable, nous voulons envisager que le temps s’arrête. Car le temps sépare la pensée et le mouvement. Quand la pensée redevient mouvement, quand le désir est relancé dans le tourbillon des mouvements, quand l’espoir est mouvement vers…, nous voulons suspendre ces mouvements pour apercevoir qu’ils appartiennent à une même courbure du monde, un seul coup de chance. Nous en faisons partie, notre pensée en fait partie. Qu’importe si la terre nous refuse ! Si le temps s’arrête ! Alors, les consciences séparées passent par un vide intérieur et parviennent à une compréhension mutuelle, elles deviennent une intelligence collective. C’est une ouverture vertigineuse, car — dans un monde en déploiement — les choses cessent de posséder une existence autonome, il n’y a de stable que des capitons-illusions. Car nous n’avons d’existence que dans les micro-mouvements vers la paix, vers la cohabitation, vers la réparation, vers le partage d’un maintenant illimité. 

Certains affirment que par le seul fait de côtoyer le sublime, fût-il l’effet d’un artifice ou d’une violence, nous serons élevés et ennoblis. Je voudrais croire qu’à vivre dans l’intimité du monde, je serai moi-même ennobli et grandi. C’est une sublime illusion à laquelle je consens davantage.