Nicolas Renaud : L’entrecroisement du temps dans les images

« Ce qui intéresse vraiment Proust est le cours du temps sous sa forme la plus réelle, autrement dit celle de l’entrecroisement, qui jamais ne s’impose plus ouvertement que dans l’intériorité du souvenir et dans l’extériorité du vieillissement. Suivre le contrepoint de la mémoire et du vieillissement, c’est pénétrer au cœur du monde proustien, dans l’univers de l’entrecroisement. C’est le monde en état de ressemblance, là où règnent les “correspondances” [...] C’est l’œuvre de la mémoire involontaire, de ce pouvoir rajeunissant capable de se mesurer à l’inexorable vieillissement. Là où le passé se reflète dans le miroir auroral de l’“instant”, le choc douloureux du rajeunissement le rassemble une fois encore aussi irrésistiblement que se croisaient pour Proust le côté de chez Swann et le côté de Guermantes lorsque, évoquant une dernière fois les environs de Combray, il découvre l’enchevêtrement des chemins. Dans l’instant le paysage change de direction comme le vent. » Ce sont là les mots de Walter Benjamin dans « L’image proustienne » pour décrire, dans un vocabulaire éminemment poétique, la complexité temporelle auquelle se livre l’écriture de Proust. Dans une de ses bandes vidéo récentes, intitulée Récitation (2002, 3 min.), Nicolas Renaud a mis en image ce même enchevêtrement du temps qui caractérise le travail de la mémoire à partir de la récitation de deux extraits de « Combray », la première partieDu côté de chez Swann. Ce n’est pas l’image comme telle qui figure cet entrecroisement toutefois, mais un jeune garçon qui, de mémoire, dit à haute voix les passages du texte à la syntaxe difficile.

Visiblement, l’enfant éprouve certaines difficultés, récitant tant bien que mal les deux extraits. Sa mémoire est perçée de trous et, manifestement, il ne peut comprendre que certaines parties dont il semble pourtant avoir mémorisé la majorité des mots. Son corps gesticule ne sachant trop comment se tenir sur sa chaise, ses mains entortillent nerveusement un bout de son vêtement, sa voix hésite, il revient en arrière dans le texte pour reprendre des mots et des phrases en tentant de corriger ses erreurs, fouillant dans ses souvenirs pour combler les vides et les oublis. Parfois l’enchaînement apparaît mécanique, le garçon ne semble pas vraiment saisir le sens, alors qu’à d’autres moments il suit la logique du texte, son corps bouge différemment, sa voix a un débit plus rapide, plus fluide. La caméra, elle, reste impassible, immobile, cadrant le garçon d’un seul plan fixe en deux temps, sans montage et sans autre artifice.

Comme une mise en abyme de la récitation elle-même, l’enfant-narrateur semble faire l’expérience de la mémoire, tout comme le narrateur Du côté de chez Swann, se remémorant des épisodes de son enfance, décrivait les lignes et la surface ensoleillée des clochers au soleil couchant qu’il observait s’éloigner au bout du chemin : « ... Bientôt leurs lignes et leurs surfaces ensoleillées, comme si elles avaient été une sorte d’écorce se déchirèrent, un peu de ce qui était caché en elles m’apparut, j’eus une pensée qui n’existait pas pour moi l’instant avant, qui se formula en mots dans ma tête [...] À ce moment et comme nous étions déjà loin de Martinville, en tournant la tête je les aperçus de nouveau, tout noirs cette fois, car le soleil était déjà couché. Par moments les tournants du chemin me les dérobaient, puis ils se montrèrent une dernière fois et enfin je ne les vis plus. »Récitant de mémoire, le jeune garçon retient l’essentiel de cette image, mais en simplifiant légèrement la syntaxe :« J’eus une pensée que je n’avais pas eue avant, et qui se formula en mots dans ma tête... », alors qu’un peu plus loin il regroupe deux phrases : « ... je les aperçus une dernière fois, mais ils étaient tout noirs, car le soleil était déjà couché ».C’est moins ce qu’il a parfaitement mémorisé qui semble agir dans sa récitation que le souvenir qui surgit au hasard de l’entrecroisement des mots, au hasard des événements qui s’entrecroisent dans la mémoire et l’écriture de Proust. De ses oublis plus que de ses souvenirs, l’enfant-narrateur se trouve à manipuler involontairement le langage; c’est lui en quelque sorte qui transforme et déstabilise le temps de l’image désormais soumis au rythme discontinu des interruptions et de la fluidité de la parole.

Le langage et le temps sont deux éléments narratifs que l’on retrouve dans plusieurs œuvres et installations vidéo de Nicolas Renaud, notamment dans Articulations (1998-2002, 12 min. en boucle) et Parler de quelqu’un à soi-même (2000, 11 min.). Dans ces deux cas, le rôle du narrateur apparaît tout aussi éprouvant que pour le jeune garçon dans Récitation. Articu lations, dont il existe deux versions dans des langues différentes (il s’agit d’un projet de collaboration avec Ralph Ghoche); il crée une dysfonction entre la parole et la vision à partir de la lecture d’une description d’une vue en perspective sur la ville à travers une fenêtre. Le visage d’un homme en gros plan est projeté en coin. Fixé à sa lèvre inférieure et à ses paupières, une prothèse quelque peu dérangeante contraint la bouche à ne s’ouvrir qu’au moment où les yeux du narrateur se referment. La description que l’homme est en train de lire se trouve ainsi constamment interrompue, au point où les mots ont de la difficulté à s’enchaîner, au point où il perd ses repères visuels et le sens de la parole. À l’instant où sa bouche s’ouvre pour articuler les syllabes, ses paupières se ferment et sa vision s’éteint. Parler de quelqu’un à soi même met en scène le même type de performance pour produire une image dont la durée de l’enregistrement vidéo correspond à une action filmée de son commencement jusqu’à son terme. Cette fois-ci, c’est uniquement un gros plan sur la bouche ouverte de l’artiste. Obstruées et gelées par la présence de glaçons, les lèvres tentent d’articuler des sons tant bien que mal. Au fur et à mesure que la glace fond, la parole franchit lentement cette incapacité, elle prend forme en laissant s’échapper quelques phrases d’un dialogue amoureux, de soi à l’autre, au moment d’une rupture. Les mots ont tranquillement conféré à l’image, déjà difficile à regarder, une tension tragique. On apprend à la fin de la bande qu’il s’agissait de la lecture de quelques extraits de L’invention de la mort d’Hubert Aquin.

Nicolas Renaud a aussi réalisé des œuvres muettes où le temps devient une sorte d’écho du langage mais sans la parole. Exposée récemment à la galerie Dazibao et faisant partie du dyptique Inconjugué (2002), l’installation vidéoFleuve exprime le passage et l’entrecroisement du temps à partir d’une prise de vue unique de cinq minutes. Il s’agit d’un seul plan fixe d’un paysage en continu et sans montage où il n’y a que le temps qui bouge. Reprise et répétée sur un écran horizontal, l’image est projetée simultanément à cinq moments différents de sa durée sur cinq tableaux. Le rythme de cette « séquence » temporelle est décalé suivant la trajectoire d’un téléphérique à partir de l’instant où il surgit dans le cadrage au bas de l’image, qu’il se rapproche de la caméra et s’immobilise quelques secondes pour laisser entrer des gens avant de repartir. Glissant d’un tableau à l’autre comme un repère visuel qui confond toutefois notre regard, on le voit se déplacer de droite à gauche, d’un espace à l’autre, avant de revenir en boucle à son point de départ. C’est comme si l’image se décomposait en séquences pour finalement s’additionner en une vision panoramique du plan. Permettant ainsi de figurer le passage du temps à travers cette suite de décalages, Fleuve donne une vision multiple d’une même durée. L’image est comme « dépliée », le passé, le présent et le futur s’y entrecroisent pour que se juxtaposent les différents moments d’un même événement, pour que chaque instant présent soit déjà un entrecroisement de temps. Cette complexité, déjà perceptible dans les transformations rapides des couleurs du paysage sous les effets de la lumière, traverse chaque « pli » de l’image, selon le mot de Gilles Deleuze. Le soleil était particulièrement changeant cette journée-là.