Nick Sikkuark : Images fascinantes

Écrire sur un artiste autochtone du Nunavut lorsqu’on est établi dans le sud du pays et qu’on est un lointain descendant de l’immigration européenne, peut paraître complexe, voire risqué. Les pièges de la pensée colonialiste, avec son goût pour l’exotisme ethnographique, peuvent facilement faire « déraper » l’interprétation de l’œuvre dans un délire romanesco-scientifique ou tout simplement dans une avalanche de clichés sur l’authenticité d’une expression culturelle redécouverte. Mais les images produites par les artistes contemporains du Grand Nord sont parfois d’une éloquence si puissante que quiconque entre en contact avec elles a peine à résister à l’envie de partager la fascination qu’elles font naître. Les œuvres graphiques et les sculptures de Nick Sikkuark font certainement partie de celles-ci.

On pourrait dire que la pratique artistique de Sikkuark s’accorde aussi à ce désir de transmission. Dans un texte clair et concis intitulé « Chamanes et esprit, prêtres et Dieu »1, Frédéric Laugrand note l’importance de la transmission dans la culture inuit. Il écrit que pour les Inuit, « les humains doivent […] se montrer attentifs et toujours communiquer à d’autres leurs expériences afin d’éviter les mauvaises pensées ».L’auteur fait encore remarquer que dans la cosmogonie traditionnelle de ce peuple, l’humain partage l’univers et de multiples traits avec le non-humain. Ceci se manifeste souvent dans les attitudes et les distinctions corporelles des individus. La collection Brousseau, acquise par le Musée national des beaux-arts du Québec et exposée au public depuis 2006, montre des pièces exemplaires de cette relation cosmologique entre l’humain et le non-humain. Les œuvres L’esprit du vers(2001) et Esprit du caribou (1999) sont représentatives de la force d’expression qui fascine tant chez cet artiste et qui se manifeste très précisément dans la représentation matérielle de cet « esprit ». La petite sculpture en os intitulée L’esprit du vers fixe dans la matière les traits malins d’un visage, accentué d’une barbichette hirsute faite de poils de caribou. Ici, l’harmonie entre la matière et l’idée est parfaitement maîtrisée. Dans la transmission de ce monde dialogique entre humains et non-humains, Sikkuark use d’une multitude de combinaisons plastiques et conceptuelles entre ce qui se voit et ce qui est invisible, ce qui s’expérimente et ce qui s’explique, ce qui se perçoit et ce qui se comprend. Son travail réunit simultanément, et habilement, diverses composantes traditionnelles de sa culture à une expérience de la culture dominante nord-américaine. Après tout, comme le fait remarquer Amy Karlinsky dans son article récent du magazine Border Crossings, « la technologie et la pratique du cinéma, de la photographie, de la télévision et des technologies numériques, en plus des formes d’information postmodernes, font partie de la vie arctique, comme partout ailleurs » 2.

Nick Sikkuark est né en 1943 près du lac Garry, dans ce qu’on nommait les Territoires du Nord-Ouest et qui sont aujourd’hui le Nunavut. À l’âge de dix-huit ans, il quitte la région pour étudier dans un séminaire de Winnipeg, puis s’installe à Ottawa où il entreprend des études pour devenir prêtre. Au début des années 1970, à la suite de son retour dans le Grand Nord, Sikkuark commence à travailler régulièrement à titre d’artiste professionnel, comme en témoigne ce projet où il s’associe au Département de l’éducation et réalise cinq livres illustrés pour enfants dans lesquels il fait preuve d’une grande liberté d’expression. Les deux ouvrages les plus souvent cités de cette série s’intitulent What Animals Think et Nick Sikkuark’s Book of Amazing Things You Will Never See !. Cette dernière parution laisse entrevoir plusieurs des intérêts de l’artiste au cours des ans, dont la place attribuée à l’imagination créative, au monde surnaturel et immatériel, à l’humour et à l’harmonie cosmologique, thèmes qui reviennent toujours dans son travail. Un des dessins du livre représente un monstre poursuivant un homme. Dans le livre d’enfant, l’aspect et l’attitude du monstre sont vaincus par le chasseur qui aura su écouter ses parents et ses ancêtres, comme l’enseigne sa culture. Ce monstre, il se retrouve plusieurs années plus tard dans le mesquin petit visage de L’esprit du vers exposé au MNBAQ et qui ne manque pas de faire écho à certaines situations du monde actuel, qu’elles soient de nature politique, sociale, voire familiale. Il semble que le monstre soit constamment parmi nous, et pour nous en convaincre, Sikkuark l’a repris plusieurs fois depuis les premières années de sa production.

Dans son numéro de février 2008, Border Crossings consacre plus d’une quinzaine de pages aux dessins de trois artistes inuit contemporains, dont Sikkuark. Ici encore, l’artiste témoigne d’une habileté à renouveler la représentation des forces en jeu pour l’humanité face à la menace des monstres belliqueux, de la fragmentation du cosmos et des effets pervers de l’isolement. Dans une série de dessins sur papier noir datés de 2003, se côtoient en parallèle des « têtes volantes de chamanes », une autre représentation de l’esprit du vers, la fragmentation et la dérive d’un territoire, et une troublante figure dans un paysage déserté, sorte d’être perdu dans l’immensité glacée, seul au-dessus d’un monde instable et sombre d’où quelques rayons lumineux se profilent mais se perdent dans la noirceur.

Pessimiste, ce Sikkuark ? Je ne crois pas. Au contraire, il sait injecter de l’humour et de la verve dans sa persistance à exprimer, montrer, transmettre des histoires de choses qui ne se voient pas… 

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1. Publié dans Inuit : Quand la parole prend forme, sous la direction de Michel Côté, Musée d’histoire naturelle de Lyon / Musée d’art Inuit Brousseau / Glénat, 2002.

2. « Land of the Midnight Sons and Daughters : Contemporary Inuit Drawings », Border Crossings, Winnipeg, vol. 27, no 1, février 2008, p. 67.