Karen Trask : Renouer le dialogue

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Tous les contes de fées, que Bruno Bettelheim a si subtilement analysés dans Psychanalyse des contes de fées, commencent par la formule magique « Il était une fois ». Elle est le sésame qui ouvre la porte du dialogue avec le lecteur ou avec l’auditeur, car l’enfant entend sa mère lui raconter l’histoire avant d’être capable de la lire. Après quoi, il s’endort pour une nuit peuplée de rêves libérateurs. Mais un soir d’hiver, une mère n’est pas venue lire d’histoire à sa fille, elle n’est même pas venue l’embrasser dans son lit et pendant bien d’autres soirs la petite fille a attendu en vain, parce qu’il est difficile pour une enfant de six ans d’admettre que sa mère est morte brutalement dans un accident de voiture. Ceci n’est pas un conte de fées, mais l’histoire de Karen Trask et toute son œuvre peut être vue comme la « sublimation » de cette absence.

Puisque la mère n’a pas pu continuer à lire de contes de fées à sa fille, KarenTrask en a écrit un elle-même. Dans le livre d’artiste Tree stories (2000), l’histoire intitulée « One and Other », mettant en scène deux arbres qui penchent l’un vers l’autre comme des amoureux, commence par la formule consacrée « Once upon a time ». J’ai vu récemment l’installation intitulée Lit de Proust : en attente d’un baiser(2006). Réalisée in situ en 2006, elle est restée telle que les visiteurs l’ont découverte en arrivant dans ce hangar typiquement montréalais situé en haut d’un escalier. La pièce évoquait, de ce fait, la chambre d’une personne décédée que le survivant garde dans l’état où elle était à la mort de l’être cher. La seule différence est que la longue bannière de papier matière qui était destinée à attirer l’attention des passants n’est plus suspendue à la fenêtre. En me la montrant, l’artiste m’a dit qu’elle avait agi comme Rapunzel, l’héroïne du conte éponyme, qui laissait descendre ses longues tresses blondes sur ordre de la sorcière, pour que celle-ci puisse accéder à la chambre où elle l’avait enfermée. Or, un beau jour, la personne qui monte en répétant les mots qu’employait la sorcière « Rapunzel, Rapunzel, lay down your hair, so I can climb the golden staircase » n’est pas la sorcière, mais celui que toute jeune fille espère rencontrer : le prince charmant. La personne dont l’enfant intérieur désire la présence est la mère. En reconnaissant qu’elle s’est conduite comme Rapunzel, l’artiste admet l’impossibilité de la satisfaction de son désir, puisque l’expression même « conte de fées » est synonyme d’irréalisme. Les passants dont la curiosité avait été piquée montaient voir l’artiste dans la chambre de Proust qu’elle avait reconstituée à sa manière. Elle lisait ou écrivait sur le lit de repos recouvert d’une courtepointe de papier matière dans lequel étaient incrustées des phrases d’À la recherche du temps perdu. Les franges du couvre-lit tombaient jusqu’au plancher sur lequel étaient répandues des pelotes faites de fils de papier. L’artiste pouvait rêver que sa mère, miraculeusement sortie de terre, apparaissait parmi ces personnes qu’elle ne connaissait pas. Étendue sur ce lit dans lequel elle avait moulé la forme de son corps, elle écrit dans le journal qu’elle tient durant l’année où elle lit À la recherche du temps perdu : « It’s as if I am touching a body, my mother’s, Proust’s, my own, it matters little who’s. » Enfin, le conte de fées intervient encore dans l’installation-performance Cette nuit, défaire (2008). Contrairement à l’œuvre précédente, l’artiste a filé non pas du papier, mais des bandes magnétiques. Or, c’est l’enregistrement des contes de fées que son amie, atteinte d’un cancer, lisait à sa fille qui sert de trame à la tapisserie avec laquelle Karen Trask recrée l’histoire de Pénélope.

Dans Cette nuit, défaire, les passants sont incités à entrer dans la galerie parce qu’ils voient par la vitrine l’artiste en train de tisser ces fils qui captent la lumière. Ils peuvent alors, à leur tour, prendre part au mythe en faisant tourner manuellement les bandes magnétiques. Ils entendent ainsi le texte du roman de James Joyce, Ulysse, que Karen Trask a enregistré avec son amie, lorsque celle-ci revenait épuisée de ses séances de chimiothérapie. Comme il est difficile de trouver le rythme juste, le rythme de Pénélope, la voix semble venir péniblement d’outre-tombe. « Death always beside me », écrit dans son journal l’artiste qui se soucie aussi des autres morts tout comme Baudelaire. En effet, le poète des Fleurs du mal les plaignait de l’ingratitude des vivants dans le poème intitulé « La servante au grand cœur » : « Les morts, les pauvres morts ont de grandes douleurs ». À la Biennale internationale du lin à Deschambault en 2005, Karen Trask a rendu Hommage aux résidents du cimetière en écrivant leurs noms sur des morceaux de papier de lin reliés par un long fil, puis en déroulant cette pelote jusqu’à l’empreinte de son corps dans l’herbe. Or, le mot « linceul » vient du mot « lin ». La toile que Pénélope tissait le jour et défaisait pendant la nuit était destinée à servir de linceul à son beau-père.

Apprendre à lire et à écrire a coïncidé pour Karen Trask avec la mort. « Ainsi commençait un dialogue avec l’absence […], un dialogue pour lequel, finalement, je cherche les mots », écrit Karen Trask dans le communiqué de presse de son exposition intitulée Où vont les mots ? (2008). Elle s’intéresse à l’étymologie et signale que texte vient du latin textus qui signifie textile. Elle est donc remontée à la racine de ce mot en tissant le roman de James Joyce. Dans le journal qu’elle tient, alors qu’elle lit À la recherche du temps perdu sur le lit de repos, elle note le jeu de mots lire/livre/lit. Elle constate que le rapport amour/haine qu’elle a développé avec les mots vient de la perte. Dans le livre d’artiste de 1996 intitulé Intersections, elle écrit : « Maman, aurais-tu trouvé les mots, des mots pour m’aider, des mots pour combler le vide, des mots pour te rendre réelle ? » Mais, dans un autre passage, elle reconnaît que sa mère absente était seulement « un énorme trou sombre ». C’est ce trou sombre qu’elle a rendu visible dans l’énorme pelote de papier filé placée au milieu de l’installation Où vont les mots. Des mots apparaissent dans la murale de papier matière qui représente un paysage hivernal analogue à celui que l’enfant voyait au moment où sa mère est morte. Un diptyque qui évoque un paysage abstrait très coloré lui fait face. Il est composé avec des couvertures de dictionnaires dont l’artiste a arraché les pages pour en faire ces ficelles qui jaillissent et se répandent comme des ruisseaux sur le sol de la galerie, comme les larmes qui coulent sur les joues d’un enfant.

L’artiste a dû passer par cette violence destructrice avant d’admettre qu’il était illusoire d’espérer que sa « mère réapparaîtrait comme par enchantement entre les mots ». Elle s’était efforcée d’être, comme elle le note dans son journal,« une bonne petite fille », elle avait bien appris à lire et à écrire, mais elle n’en était pas moins restée orpheline. Les chefs-d’œuvre de la littérature que Karen Trask a lus et déchiquetés n’expliquent pas plus la mort que les définitions des dictionnaires. On voit les mots s’enfoncer dans les sillons de la plaine enneigée comme s’ils étaient engloutis par la terre, mais l’instant d’après ils nous semblent sortir de terre comme de jeunes pousses. Le trou sombre qui perce la boule paraît un piège dans lequel les mots sont aspirés, mais il ressemble aussi à un gosier qui profère des paroles. « Spit or swallow », écrit Karen Trask dans son journal. L’artiste a dû « avaler » la mort de sa mère avant de la « recracher » dans une œuvre d’art d’une portée universelle, renouant ainsi le dialogue avec elle-même et avec les autres.