karen elaine spencer, la poésie et la flânerie comme modes de résistance

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relationships don’t end just because you walk away. sittin’ with

j’ai rêvé que je t’aimais plus que la vie. dream listener

 

C’est en grande partie à travers la durée que l’on peut mesurer la portée d’une pratique artistique prenant le contrepied de la logique néolibérale qui, depuis l’ère Reagan et Thatcher, vampirise de plus en plus toutes les sphères de la société, dont le milieu de l’art contemporain. Empruntant autant à l’art conceptuel qu’à la performance, la pratique de karen elaine spencer, qui se manifeste tout en lenteur et à travers la répétition de gestes souvent banals, s’impose comme un giron de résistance face à l’idéologie marchande qui infiltre de nombreuses pratiques artistiques. Tiraillée selon ses propres dires entre le désir d’être poète et celui d’être peintre, l’artiste, originaire de la Colombie-Britannique et établie à Montréal depuis trente ans, s’adonne depuis plus d’une quinzaine d’années à la réalisation de projets qui interrogent, par leur forme comme par leur contenu, les structures sociales hiérarchiques et normatives qui régissent et policent nos espaces citoyens, marginalisant brutalement ceux et celles qui n’arrivent pas – souvent financièrement – à se conformer. Alors que le rêve, envisagé comme un espace de création libre de toute contrainte productiviste, sert de muse à l’artiste, l’écriture et la flânerie sur lesquelles se fonde sa démarche lui permettent de déployer des projets allant du spoken word à l’art postal, en passant par l’art furtif et la performance dans l’espace public. Autant de projets dont le fil rouge cherche à tisser une réflexion sur la précarité, la vulnérabilité, l’exclusion et la marginalisation au sein de nos sociétés.

karen elaine spencer écrit généralement son nom en lettres minuscules, tout comme l’a fait avant elle le poète et peintre américain e. e. cummings, qu’elle affectionne particulièrement. Cette pratique, adoptée entre autres par des artistes et théoriciennes féministes, comme l’auteure militante afro-américaine bell hooks, tend à marquer un déplacement de l’individu vers le propos énoncé, de manière à contrecarrer la pensée hiérarchique qu’impose la capitalisation des lettres (notamment avec le pronom énonciatif « I » à la première personne du singulier dans la langue de Shakespeare), mais aussi la glorification des auteur.e.s dont la signature devient parfois une marque de commerce. De fait, c’est toujours avec une certaine modestie, et souvent avec une très grande discrétion, que spencer signe ses « ouvrages », abandonnant ici et là des cartons poétiques dans l’espace public avec son projet dream listener (2006-2007) qui relate des bribes de rêves, ou encore se transformant en femme-sandwich au cœur de Manhattan, telle une simple messagère trimballant un panneau de carton avec l’inscription « how many is too many ? » (2013), qui attire l’attention sur le fléau new-yorkais de l’itinérance plutôt que sur sa propre personne. Toutefois, loin de se complaire dans un anonymat « complet » que l’on voit notamment se répandre à travers la prolifération de pseudonymes sur Internet, qui donne lieu à une vague déferlante de commentaires haineux, spencer ne cherche pas à se dédouaner de ses projets ; elle assume pleinement la responsabilité qui vient avec une signature et assure toujours sa traçabilité, même avec ses interventions furtives, largement documentées sur son site web.

Plus qu’une simple méthode de création artistique, la flânerie s’impose pour karen elaine spencer comme un mode de vie. Dans son projet metro rider, réalisé en 2004, l’artiste a passé 598 heures et 28 minutes sur une période de six mois à naviguer dans les rames du métro de Montréal, ses billets estampillés attestant de ses allées et venues. À contre-courant du rythme effréné et des parcours prédéfinis que les impératifs économiques actuels tendent – et réussissent – à nous imposer, l’artiste pratique l’errance pour mieux appréhender le monde et s’inscrire dans les interstices de la cité. Parce qu’elle place l’observation lente d’un environnement donné et l’oisiveté à la source de sa créativité, la posture de flâneuse assumée par spencer se rapproche certainement de celle du flâneur moderne qui s’est largement imposée, notamment par les poèmes de Baudelaire et les romans de Balzac, comme une figure masculine et bourgeoise associée aux artistes, poètes et dandys parisiens du xixe siècle. Mais l’artiste s’en détache assurément, d’une part puisqu’elle est une femme et, d’autre part, parce que la flânerie n’est pas conçue uniquement comme une manière de se fondre dans l’espace public pour mieux le capturer, mais également comme une modalité trouble et subversive de par la suspicion que peut susciter cette présence de nature non utilitariste.

Ainsi, pour loiterin’, réalisé en 2003, spencer a embauché des performeurs et performeuses pour traîner simultanément, pendant un total de 27 heures, dans trois endroits différents de Montréal, soit la Place Ville Marie, la station de métro Villa-Maria et une intersection du quartier Hochelaga-Maisonneuve. Cette intervention visait notamment à réfléchir sur le partage du territoire et la régulation de l’espace public, en rappelant par exemple dans le contrat signé par les collaborateurs que le flânage est une infraction punissable inscrite dans le Code criminel canadien. Loin d’être anodins, les trois lieux ont été sciemment choisis par l’artiste pour des raisons qui leur sont spécifiques : la Place Ville Marie car elle a été déclarée susceptible d’être attaquée par des terroristes suite aux attentats du 11 septembre 2001 ; la station de métro Villa-Maria car deux agents de sécurité de la STM y avaient récemment battu jusqu’à le rendre inconscient Winston Roberts, un jeune noir de dix-neuf ans qui flânait sur les lieux ; et enfin le quartier Hochelaga–Maisonneuve car il est réputé pour sa grande pauvreté et son taux élevé d’itinérance. Ce projet, visant entre autres à questionner l’accroissement des effectifs de sécurité dans nos espaces communs et le profilage racial et social qui en découle, s’est avéré fort révélateur. Si les flâneurs ont été interrogés quant à leur présence par les agents de sécurité à la Place Ville Marie, les jeunes habitués de la station Villa-Maria les ont pris pour des policiers en civil et ils sont passés inaperçus dans Hochelaga-Maisonneuve, rejoignant le rang des vagabonds habituels du quartier.

Toujours en cours de réalisation, le projet sittin’ with, entamé au printemps 2012 durant la grève étudiante, explore pour sa part le microcosme urbain du square Cabot, dans le quartier Ville-Marie à Montréal, où vivent et se retrouvent des sans-abris, des toxicomanes et des personnes souffrant de maladie mentale. spencer y a fait près de deux cent visites jusqu’à maintenant. Généralement accompagnée de son chien, elle s’assoit sur un banc pendant de longues heures et discute, lorsque l’occasion se présente, avec des habitant.e.s du lieu, faisant ainsi peu à peu, elle aussi, partie du paysage. Si l’artiste est encore indécise quant à la finalité de son projet, elle se sert d’un blogue comme journal de bord pour documenter de manière imagée ses allées et venues au square. Après chacune de ses visites, elle écrit dans son journal électronique une courte pensée en anglais, comme celle mise en exergue de ce texte, inspirée par son expérience de la journée. Elle note également la météo du jour et joint une découpe de presse d’un quotidien francophone, inscrivant ainsi ses déambulations dans un temps synchronique. Le fait de partager une proximité physique avec les résident.e.s du square, en s’assoyant avec eux et elles, a permis à l’artiste d’être témoin de nombreux gestes de tendresse et de solidarité entre les individus occupant le lieu. Sans finalité précise, comme peut l’être par exemple une observation anthropologique à des fins scientifiques, sa démarche sur le terrain ne vise pas tant à compiler des résultats ou à trouver des solutions qu’à affiner une forme de sensibilité envers la vie des autres, pouvant potentiellement se permuter en œuvre d’art.

Fascinée également par le traitement de l’information et le choix des mots véhiculés par les journalistes, spencer prolonge, pourrait-on dire, sa flânerie dans les méandres des médias actuels, par la consultation quotidienne de journaux papiers et électroniques et l’écoute de la radio. Si l’on adhère à l'idée, défendue par Guy Debord dans son célèbre ouvrage La société du spectacle paru en 1967, selon laquelle la surabondance d’images et le traitement superficiel de l’information participent à l’aliénation des populations dans la mesure où la représentation d’une « pseudoréalité » entièrement construite se substitue au monde réel, l’investigation que mène spencer dans l’univers médiatique lui permet de poursuivre son travail d’observatrice au cœur même des dispositifs qui forgent et façonnent notre perception du monde et qui contribuent de surcroît, notamment en attisant nos peurs, à l’individualisation de notre société.

Son projet i maintain, présenté à la Galerie B-312 à l’automne 2015, revient sur le décès tragique de Naima Rharouity, cette montréalaise d’origine marocaine morte étranglée par son hijab après que ce dernier se soit malencontreusement coincé dans le mécanisme d’un escalier roulant de la station de métro Fabre. Ce drame humain, arrivé en plein débat sur la Charte des valeurs québécoises proposée par le gouvernement péquiste (qui visait notamment à légiférer sur le port de signes religieux dans la fonction publique), a suscité une chaîne de réactions hostiles et antimusulmanes, relayées par les médias sociaux et les sections de commentaires des journaux, mais aussi par certain.e.s journalistes. Allant formellement à l’encontre de tout procédé de « spectacularisation », le projet de spencer cherche à humaniser cette femme inconnue, devenue symbole et dont la mort a été détournée et instrumentalisée pour discuter des « dangers » du voile islamique et du terrorisme. Pour tisser et recadrer le récit entourant sa mort, spencer a choisi de réaliser une œuvre textuelle à forte teneur graphique. Elle retranscrit en alternance des extraits de journaux rapportant la nouvelle de sa mort et des statistiques des mots les plus cités sur le web concernant cette affaire, auxquels s’ajoutent des extraits du roman Notre-Dame-des-Fleurs de Jean Genet qui portent sur la question de l’uniforme et des notes personnelles prises à l’époque où, tout comme Rharouity, elle avait des enfants en bas âge. Son œuvre, composée de quatre grands feuillets manuscrits, accompagnés d’un enregistrement audio où l’artiste récite les extraits choisis, s’expérimente dans la durée. Comme dans ses récents projets pourrait être fait (2015) et letters home (2013-15), la retranscription manuscrite réalisée par l’artiste, constituée uniquement de lettres majuscules et dénuée de ponctuation, rend la lecture du texte fastidieuse et demande un effort de décryptage, ce qui situe son travail aux antipodes des pratiques médiatiques qui, avec leurs grands titres et leurs images-chocs, prémâchent l’information pour la rendre accrocheuse et rapidement consommable. En reprenant par exemple textuellement des grands titres de journaux, avec son projet headlines (2014), spencer suit son procédé particulier d’écriture et insiste sur le poids des mots. Finalement, quiconque ne s’adonne pas au déchiffrement de i maintain la confond avec une œuvre abstraite, visuellement intéressante mais impénétrable, ce qui rend impossible le détournement ou la récupération de son propos.

Loin de prétendre pouvoir bouleverser avec de grands éclats le système néolibéral et ses conséquences, souvent désastreuses sur le plan des relations humaines, le travail de karen elaine spencer se présente modestement comme un espace obstinément insoumis à la logique du marché. Travaillant lentement, souvent dans l’ombre, l’artiste poursuit avec cohérence une pratique profondément motivée par la conviction que la valeur des vies humaines n’est aucunement réductible à la valeur monétaire des individus ou à leur conformité sociale. C’est ainsi que spencer prend le temps aussi bien d’envoyer des cartes postales avec la mention « où je suis n’est pas qui je suis » à Stephen Harper et à la communauté politique de Calgary (harper’s canada, 2011) que de confectionner des lits à partir de pains blancs tranchés (bread-bed, 2005), pour nous rappeler que certain.e.s vivent et dorment dans la rue.