Jean-Pierre Aubé. Debout devant le ciel

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Un art du paysage

Jean-Pierre Aubé est un paysagiste d’un genre inédit. Attirant notre attention sur une part invisible du monde, sur sa poésie aux accents souvent désenchantés, sur son écologie fragile et sur les périls qui le guettent, il nous rappelle que, de tout temps, les artistes ont regardé le ciel. De jour comme de nuit, ils ont porté leur regard sur la lumière naissante de l’aurore ou l’ont plongé dans les profondeurs crépusculaires d’un espace sidéral qui ne connaît pas de fin, observant les planètes comme les étoiles, les nuages comme les oiseaux, les lueurs miroitantes du cosmos comme sa sourde opacité. Il faut voir cet artiste comme un héritier de la grande tradition romantique, debout devant le ciel, l’écoutant autant que le regardant, capable d’en évoquer la démesure, nous laissant songeurs devant son immensité dorénavant perturbée par les effets d’une empreinte technologique inéluctable. Dans notre époque où le ciel se vend par morceaux pour accommoder la demande en communications et où des pouvoirs redoutables s’exercent pour dissimuler ou épier le contenu des transmissions, le travail de Jean-Pierre Aubé introduit de vastes considérations sur le respect et l’abus de la planète et de ce qui l’entoure, sur les ambitions de contrôle des grandes puissances commerciales et gouvernementales, sur les failles éthiques de leurs connivences équivoques, de même que sur les effets qui en découlent pour chaque être humain.

L’exploration du ciel à laquelle il se livre n’est en rien redevable d’une ambition idéaliste qui voudrait, comme chez les artistes du tournant du xixe siècle, aligner le symbolisme universel sur les nouvelles potentialités scientifiques qui révolutionnent notre époque. Même si son approche artistique n’est pas sans lien avec celle des Edvard Munch, Ferdinand Hodler, Paul Klee, voire Piet Mondrian qui ont recherché, surtout en peinture, à renouveler les potentialités formelles et chromatiques du médium au moyen d’équivalences scientifiques et mathématiques, Aubé se tient plus près des peintres de paysage qui, sillonnant la campagne, installaient leur chevalet pour travailler « sur le motif », désireux de capter avec authenticité les qualités atmosphériques de la lumière. C’est cette même vérité du contexte qui oriente fondamentalement sa démarche quand, équipé de récepteurs radio et d’antennes qu’il plante dans des paysages naturels ou urbanisés, il déplace le curseur (son regard d’artiste) vers une dimension difficilement perceptible du réel pour nous en proposer une image inconnue. Si sa proposition de recherche demeure en appui sur le développement technique et scientifique et sur les avancées des mathématiques et de l’informatique, elle évoque surtout une exploration de la nature et du monde solidement ancrée dans l’imaginaire, un imaginaire sans lequel l’impressionnant outillage technologique des dernières décennies n’aurait aucune portée. Car le fait d’imaginer, tant pour le scientifique que l’artiste, conditionne l’angle d’observation, la méthode à mettre en œuvre et la formulation des hypothèses nécessaires à tout postulat. Sans aucune ambiguïté cependant, le projet d’Aubé ne se situe pas dans le rapport entre l’art et la science. Il prend forme dans une finalité qui n’est aucunement instrumentalisée par l’idée de la découverte, mais bien par l’ambition de nourrir le plus lucidement possible, par l’art, sa lecture du monde.

 

Fréquences naturelles

C’est ainsi que, jouant de cette double attitude quant à la méthode d’exploration qui privilégie, d’une part, l’expédition en « terrain » réel pour mener la recherche et, de l’autre, l’utilisation d’équipements sophistiqués rappelant l’arsenal du scientifique, Jean-Pierre Aubé a réalisé, au début des années 2000, V.L.F. Natural Radio (2000-2005). À l’aide d’une technologie analogue à celle de la radio, il a effectué des captations sur trois sites choisis en fonction de leur éloignement de toute activité électrique, au Québec, en Finlande et en Écosse. Son but consistait à enregistrer les ondes myriamétriques (V.L.F. : Very Low Frequency) engendrées par des phénomènes naturels comme les orages, les vents solaires et les aurores boréales qui troublent le champ électromagnétique de la Terre pour les rendre audibles. Il s’agit de signaux naturels, habituellement imperceptibles, formant en quelque sorte une « musique » venue de l’espace et composée de bruissements, de crépitements, de scintillements ou de réverbérations sonores aux textures variées. Lors des captations, Aubé a dirigé le viseur de sa caméra vidéo dans l’axe des antennes et enregistré des fragments de paysages pratiquement libres de toute présence humaine.

Il en résulte une œuvre vidéographique et sonore d’une grande force poétique, capable de produire une suspension du souffle et de favoriser un véritable état contemplatif. V.L.F. Natural Radio vient nous rappeler que l’artiste est d’abord un photographe de paysages. Il a composé une image au panoramique accentué par le collage de deux séquences vidéo ajointées et il a défini une qualité lumineuse en accord avec la pureté sonore des ondes radio naturelles captées. L’écoute et le visionnement de l’œuvre ouvrent la perception sur ce qui semble une fabuleuse empreinte de la terra incognita tout en révélant l’éventuelle disparition des ondes naturelles enfouies sous les parasites de plus en plus envahissants de l’activité électromagnétique d’origine technologique.

 

Electrosmog

Depuis cette recherche terminée en 2005, Jean-Pierre Aubé a développé des procédés de plus en plus sophistiqués qu’il arrime avec acuité et sens critique à ses connaissances technologiques. De fait, ses compétences lui permettent d’esquiver le marché des produits informatiques conçus par les multinationales en élaborant des logiciels artisanaux, ou en modifiant et détournant ceux qu’offre l’industrie. Parce qu’il est un artiste et que la finalité de ses travaux n’a rien en commun avec la productivité hyper-performative des produits standardisés de l’informatique, Aubé s’emploie à « déformater » ces derniers, à conférer aux données qu’ils renferment à la fois une « autre forme » et une destinée différente, les inscrivant dans un régime de visibilité au service de sa démarche artistique. Il nous livre plusieurs indices de cette récupération déviante de la technologie : non seulement sa recherche s’apparente au piratage informatique (hacking), mais il recourt sciemment à des artefacts et accessoires d’époques et de styles variés. Il n’hésite pas, en effet, à fixer ses antennes Yagi et ses radios miniaturisées à des bâtons de hockey récupérés dans les ruelles de Montréal, à utiliser un vieil ordinateur recyclé couplé à des composantes informatiques ultraperformantes, à se vêtir de chandails noirs à capuchons lors de ses actions performatives, ou encore à imiter les logos vintage des radioamateurs.

La plupart de ces moyens ont été mis en œuvre pour réaliser la série des électrosmogs. Attentif à la prolifération des fréquences radio, il repère les antennes situées dans un rayon de 120 kilomètres de son atelier de Montréal, capte les ondes transmises par les téléphones cellulaires, les fours à micro-ondes et les communications de services d’urgence, et produit une œuvre sonore enregistrée sur un album vinyle 33 tours. Sur une des faces d’Electrosmog 824-894 MHz (2010), 18 lignes graphiques tirées du Tableau canadien d’attribution des bandes de fréquences sont reproduites en sérigraphie. Sur l’autre face, on trouve les 18 pistes audio des ondes captées dans cette zone géographique et situées entre 824 et 894 MHz. Aubé entame ensuite une expédition le conduisant au cœur du territoire singulier de mégapoles aux personnalités économiques et politiques fort différentes, bien que motivées par les mêmes enjeux de la mondialisation. Pour réaliser Electrosmog World Tour (2012), il visite Berlin, Istanbul, Mumbai, Hong-Kong et San Francisco. Sur des promontoires ou des toits d’édifices, il déploie son équipement afin de balayer le spectre des fréquences radio, de les capter et de les mettre en corrélation avec les images qu’il filme. Il réalise un singulier paysage vidéographique de ces villes en fonction de points de vue qui ne sont pas exclusivement soumis à des objectifs documentaires ou esthétiques, mais qui dépendent forcément des cadrages associés à la direction des ondes. Or, ces dernières ne produisent pas seulement une texture faite de grésillements électriques et de fragments sonores bigarrés qui envahissent le spectre, notamment celui des fréquences AM et FM : elles sont le reflet des cultures musicales, des voix et des langues autant que de la propagande ou de la censure qui s’exercent en divers lieux du monde. En ce sens, Electrosmog World Tour offre un étonnant compte rendu politique et culturel, chargé de significations en attente d’être décodées.

La série des électrosmogs s’est avérée une piste de recherche fertile pour Aubé. Il a mis au point les Graphiques de l’Electrosmog de 0,1 à 144 MHz (2012-2015), des images numériques faites de cercles concentriques correspondant aux captations des villes dans lesquelles il s’est arrêté. Les circonférences en bordure du cercle correspondent à 0,1 MHz et sont de 144 MHz au centre. Sans l’explication technologique, on pourrait penser qu’il s’agit d’une œuvre associée au formalisme montréalais, dans l’esprit des cibles de Claude Tousignant et des quantificateurs chromatiques de Guido Molinari. Mais ce travail de mise en image des captations est surtout conceptuel en ce qu’il rend compte des propriétés physiques des ondes radio. Car la variation chromatique des graphiques, soit leur couleur et leur intensité, correspond à la puissance du signal radio, révélée par la couleur du ciel au moment de la captation des données.

 

Lueurs vénitiennes

À l’occasion d’une série d’interventions réalisée à la Biennale de Venise en 2015, Jean-Pierre Aubé a exploré l’électrosmog de la ville. En réponse à l’invitation d’y présenter sa recherche, il a consenti à rendre visible non seulement le résultat des captations, un travail qu’il effectuait de manière relativement clandestine, mais à endosser le principe d’une diffusion performative établie autour de deux pôles. De jour, il a réalisé plusieurs interventions en direct, secondé par les performeurs Myriam Laplante et Mathieu Latulippe, tous trois munis d’antennes et de récepteurs radio. Ils ont déambulé sur les sites de la Biennale devant un nombre impressionnant de professionnels de l’art tous équipés, il va sans dire, de leurs appareils sans fil. En ciblant leurs communications électroniques, Jean-Pierre Aubé a éveillé la réflexion sur les notions de piratage, de détection, de surveillance et, par conséquent, de menace à la vie privée, à une époque exhibitionniste à souhait mais tétanisée par l’occurrence d’attaques électroniques, voire de terrorisme. De soir, il est intervenu sur un campo très achalandé de Venise, en utilisant un dispositif mobile composé d’un chariot vénitien, d’antennes, de récepteurs, d’ordinateurs, d’une pile marine et d’un escabeau. Parcourir le campo et balayer le spectre des ondes, en projeter le signal lumineux (spectrogramme en cascade) sur un écran de fortune en carton, décrire l’action au rayon laser sur le mur d’un édicule de la police garni de caméras de surveillance, sortir de la clandestinité, dans une semi-obscurité, ne prendre rien de plus que des signaux cryptés relégués dans le silence d’une boîte noire, remercier les passants d’avoir fourni leurs données électroniques, leur montrer les images sublimes de l’Electrosmog Venezia (2015), reprendre son petit bazar, quitter la scène sans laisser d’empreinte, sans avoir souillé la ville.

Tous ces gestes ont formé des tableaux. C’est l’expression que privilégie l’artiste pour bien insister sur le fait qu’il utilise la technologie pour fabriquer des images. Des images qui pensent, chargées de sens. Dans la nuit du Campo Santa Margarita, les passants ont aperçu des lueurs provenant des ordinateurs, des récepteurs, des images et des mots projetés. Et comme dans plusieurs tableaux de carnaval de Pietro Longhi, ils ont pu deviner les visages des performeurs éclairés par de petites lampes frontales, bien qu’encore masqués par l’épaisseur des ombres. Dans le théâtre de Venise, de nouvelles images ont pris forme, intimes mais planétaires, qui forcent le regard vers le ciel. Un ciel encombré de planètes toutes proches et d’étoiles si lointaines, d’instruments technologiques périmés et de satellites futuristes. Cela fait aussi partie de l’exploration de Jean-Pierre Aubé, capable d’inventer des cartes du ciel, des rendus télescopiques, des images de synthèse autant que de créer la partition sonore du transit solaire (31 soleils [Dawn Chorus], 2010), de signaler en temps réel aussi bien la découverte ininterrompue des exoplanètes (Exoplanètes, 2011) que le passage des satellites de communication au-dessus d’un lieu précis (Simulation d’un vol orbital, 2015). Ses œuvres ont ce pouvoir, peut-être, de ralentir, pour un moment, notre errance.