Spirale 30 ans !

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Mot du président : contre toute certitude

Le titre de ce magazine est une belle promesse qui renvoie à l’univers jamais clos d’une courbe s’élargissant à chaque révolution. Il figure donc, mieux qu’un autre, l’ouverture de notre société à sa culture bigarrée. Le projet de Spirale a toujours été d’en rendre compte. Cela annonce un éclectisme à débroussailler, au cœur d’une « forêt de choses », silva rerum de notre temps : critiques littéraires, sujets de société, cultures étrangères, textes de philosophie, psychanalyse, sciences humaines, musique, poésie, danse, théâtre, beaux-arts et arts médiatiques, cinéma, audiovisuel, festivals… sans oublier les mouvements sociaux, les dossiers visuels, les sciences et les nouveaux effets technologiques. Le sujet politique n’en est, bien sûr, jamais distant, souvent explicitement traité. Une spirale, ça parle boucles, crochets, virages. C’est pourquoi le lecteur ouvre ces pages comme on explore une région nouvelle, entre dans un musée. Touriste tenté par le détour, qui prend son temps et peut choisir d’emprunter à chaque carrefour des traverses qui mènent plus loin.

« Pourvu que ça dure ! », s’inquiétait déjà Laurent-Michel Vacher dans le premier éditorial de Spirale en novembre 1979. Trois ans après, France Théoret a pris le relais : « […] s’intéresser aux productions les plus novatrices du champ culturel d’ici et d’ailleurs […] se mettre à la recherche du non-dit, en un temps et en un lieu où l’on ne peut qu’être alerté et choqué par la stérilité politique et intellectuelle qui nous menace […] s’inscrire en faux contre les discours prévisibles et se débattre contre l’insoutenable. C’est, très simplement, choisir la vie. »

Trente ans passent. Près de deux générations restent fidèles à ce programme.

Et, à l’occasion de cet anniversaire, une gêne me saisit, oui, quand Patrick Poirier m’offre de livrer le mot du président, honneur quelque peu usurpé à Ginette Michaud qui m’a longuement précédé avec instinct et talent dans ce rôle. Je mets en balance l’enjeu humaniste soutenu et exalté par l’équipe de rédaction de Spirale et trouve bien légères les tâches d’administrateur, mener une réunion, compter des chiffres… allons donc ! C’est naturellement à ses fondateurs que s’adresse mon hommage, à leurs idéaux de transmission. Une chaîne de passeurs leur a succédé, celles et ceux qui alimentent avec ferveur l’ébullition d’un lieu éminent du journalisme critique. À défaut de pouvoir citer les milliers de collaborations de ces trois décennies et en remercier chaque auteur, une pensée fraternelle me porte vers celles et ceux qui ont disparu et dont les contributions furent constitutives du projet : Laurent-Michel Vacher, Suzanne Lamy, René Payant, Eva Le Grand, Thierry Hentsch, Pierre L’Hérault.

J’ose évoquer une transmission humaniste, sans me soucier d’un prédicat qui, pour certains, ne renverrait qu’à l’échec de méthodes universalistes face à la barbarie. Si la poésie n’a pas encore su résoudre le mal-être de notre civilisation, tout indique qu’il faut essayer sans relâche. Humaniste, Spiralel’est, parce qu’il fonde un sens en commun entre ses lecteurs, accumule pour eux de la référence. Les commentaires proposent un accès au monde, instituent le cadre d’une intersubjectivité sans lequel la communication humaine des connaissances et des représentations serait vaine. « La parole est l’oxygène de notre être », dit George Steiner. Par la multitude de ses voix d’auteurs, Spiralefabrique une épaisseur culturelle, forme une mémoire commune du foisonnement des idées. Le double contexte de la Nation québécoise et du continent nord-américain en est un élément structurant, l’identité y est confrontée à l’altérité, la continuité à la rupture.

Œuvre d’artisans et de quasi-bénévoles, dense, touffue, Spirale s’adresse à une marge éduquée et, inévitablement, se chagrine qu’un plus grand public en quête de vulgarisation, se tienne à distance. Les collaborateurs auraient plutôt raison de jubiler en modulant l’éloge de la difficulté. Ce qui vise l’excellence est ardu par essence. Le goût du long est un vecteur de la critique. Delacroix le disait d’une autre façon : « Le temps n’épargne pas ce qu’on a fait sans lui », injonction adressée à l’artiste à propos de l’œuvre, mais qui pourrait utilement instruire le récepteur. Le défrichage des frontières, la persévérante approche des autres et de leurs expériences, la responsabilité d’un niveau de langue exigeant sont des actes de résistance. Si préparer un dossier de Spiralerequiert un an, il doit bien y avoir quelque vision et quelque discernement derrière tant d’entêtement, une façon de survivre aux incalculables impulsions électroniques qui gigotent pour absorber notre attention et si souvent ratent leur cible. Patience et ralentissement sont des modes nécessaires à la transmission, à une certaine cristallisation de l’abondance du neuf. Immergés dans un âge qui déroule trop vite son action, chaque dislocation, chaque zapping nous mettent en demeure de résister activement à la vitesse des mass media. Il y va d’une position quasi morale quant au rythme de vie contemporaine.

Ce n’est pas aisé de cibler l’identité mouvante, ni l’influence d’un magazine qui a jalonné un si vaste terrain. Le champ culturel, sans cesse en déplacement, défie la mesure et il faut, sans doute, refuser de comptabiliser les lacunes. Au temps des migrations et des métissages, on y a fait, justement, le pari du mélange des approches pour échapper à la pensée unique. Dans la vingtième année du magazine, Georges Leroux commentait la richesse de cette variété : « Le projet de Spirale dès ses débuts, a été de refléter cette diversité et s’il faut parler d’inquiétude et de sensibilité, c’est précisément pour qualifier un regard critique qui a rompu définitivement avec un cadre qui lui dicterait des jugements et des normes. Chaque lecture, chaque compte rendu sont un engagement dans une recherche, il n’y a pas de chemin tracé d’avance, il n’y a qu’un espace, libre et ouvert, pour une spirale de pensée. »

Chose certaine, trente ans de parutions du magazine lui-même, de ses collections d’essais complémentaires (avec les éditions Trait d’union, puis en compagnie des éditions Nota Bene) et, désormais, des mises en réseau de Radio Spirale, trente ans de débats, de confrontations éclairantes, de choix discriminants et de sélections contrôlées esquissent une part belle de l’identité québécoise. On peut y progresser à la rencontre de l’autre, ce qui reste toujours un combat et, aussi bien, toujours une manière de résister à la mort. France Théoret avait raison, publier Spirale, c’est choisir la vie ! En fréquentant ce qui sert le souci du monde autant que la découverte de soi, en inscrivant l’interprétation des créations actuelles dans le temps de leur manifestation, en diffusant des images faites pour s’avancer vers de nouvelles questions, les auteurs de Spirale, trente ans plus tard, continuent de nourrir la pensée. C’est-à-dire pointer des pistes de son possible essor. Pour creuser ce que révèlent les antagonismes. Pour atteindre, enfin, la pacifique, la providentielle contrée du doute.