Sacrer ou se taire : actualité de la censure

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Lorsque nous avons eu l’idée, au printemps dernier, de consacrer un dossier à la question de la censure qui nous semblait avoir été posée avec une nouvelle urgence par la tuerie de Charlie Hebdo, nous pensions que le temps de la réflexion, tout comme la distance géographique, nous permettrait de poser un regard dépassionné sur une question qui dépasse de bien loin les circonstances tragiques de son actualité. En publiant au Québec, plus d’un an après l’attentat, un numéro sur la censure et la liberté d’expression, nous croyions, ou à tout le moins nous espérions, échapper à l'injonction du présent et aux affects trop immédiats pour penser la censure dans une perspective plus vaste : historique, politique, littéraire et sociologique.

Nous avions déjà eu l’occasion de réfléchir à l’histoire de la censure dans un cadre encore relativement apaisé à travers une exposition organisée à l’automne 2014 au Carrefour des Arts et des Sciences de l’Université de Montréal, intitulée « Mauvaises lectures et beaux livres ». Nous rappelions à cette occasion que l’invitation à brûler les livres se trouve dès les Actes des apôtres (xix, 19) et jusque dans l’Allemagne nazie. Les livres qui ont survécu aux autodafés, au pilonnage ou à la saisie sont longtemps restés sous le contrôle serré de ces gardiens de la science et de la moralité qu’ont été (et que sont peut-être encore ?) bibliothécaires, professeurs et théologiens. Dans « l’enfer » des bibliothèques, les livres interdits touchent aux tabous : le sexe, le blasphème, mais ils relèvent aussi du savoir que les Églises ou les écoles ont voulu réguler. Cette action préventive des censeurs peut même être relayée par la réaction violente de lecteurs zélés. Ainsi dans un des livres exposés (une édition bilingue du Nouveau Testament publiée par Érasme en 1522), on pouvait voir la marque de nombreux coups de couteaux... On se remémore cette image sans sourire depuis qu’on sait, avec certitude pour l’avoir vu sur toutes les chaînes de télévision, qu'en ce début de xxie siècle, on tue toujours pour des mots, pour des images.

En préparant ce dossier, nous avons retrouvé le numéro 212 que Spirale avait consacré en 2007 aux amalgames dangereux entre islam, islamisme et terrorisme après la première affaire des caricatures au Danemark, au moment où le mot islamophobie commençait à apparaître dans la langue française et le concept biaisé qu’il désigne à s’insinuer dans les esprits. La rédaction publiait alors, en couverture et en couleurs, une représentation médiévale du prophète Mahomet. Nous nous sommes demandé, tandis que les membres du comité étaient en réunion de rédaction, rassemblés autour d’une table comme, quelques mois auparavant, ceux de Charlie, si nous publierions encore cette image aujourd’hui ou s’il se trouverait autour de nous trop d’amis bienveillants pour nous en décourager, trop de « laïcs modérés » pour nous reprocher de porter atteinte à nos amis musulmans, trop de bon sens terrien pour nous dissuader de poser ce geste qui brouille sournoisement les époques : nous mettre en danger en publiant un dessin du Moyen Âge. Car il est admis aujourd’hui qu’un dessin est une provocation au meurtre. C’est admis un peu partout, même par certains dessinateurs, c’est admis par tous ceux qui ont vite cessé « d’être Charlie » au prétexte que Wolinski représentait des femmes nues (ce qui serait forcément misogyne) et que l’ensemble du journal était laïque (donc fatalement islamophobe). Cela semblerait même admis plus facilement encore de ce côté-ci de l’Atlantique où la laïcité a une histoire somme toute récente. Elle peut vite devenir, ici comme en France, un hochet électoraliste à destination d’un public qui n’aime pas les Arabes.

Depuis ce moment du printemps 2015 où nous hésitions à proposer de publier un dessin du xiie siècle qui mettrait potentiellement notre vie en danger, d’autres ont été tués à Paris pour avoir eu l’imprudence d’écouter de la musique rock, d'autres à Tunis pour avoir visité un musée. Certains de nos amis font aujourd’hui de la « néorésistance » en buvant du vin sur les terrasses parisiennes. À Rome, le musée du Capitole couvre ses statues dont la nudité pourrait heurter la sensibilité du président iranien… La même semaine, en France, l'association catholique intégriste Promouvoir obtient le retrait du visa d'exploitation du film de Lars Von Trier Antichrist. Nous voyons passer sur les réseaux sociaux cette photo de femmes afghanes souriantes, tête et jambes nues, qui date des années 1970, sans saisir à quel moment il est devenu normal, dans l’imaginaire occidental, de se représenter une femme afghane invisible derrière sa burqa. La censure et la liberté d’expression ont changé de ligne. La laïcité a changé de sens et de pôle ; tandis qu’en France elle est l’enjeu d’un débat quotidien qui ne cesse de se ramifier et de céder à la démagogie, son coefficient de récupération politique ne cesse de se multiplier.

C’est finalement sur quelques-uns de ces livres de l’après-Charlie que nous avons décidé de porter notre attention, mais aussi sur d’autres, qui nous permettent de ne pas considérer la censure à la seule lumière de la caricature et sous le seul angle du blasphème, mais de nous rappeler aussi ses versants politique et économique : cette censure-là, qu’on entend peu mais qui se manifeste partout, cette autocensure aussi, que nous intériorisons, celle dont le cinéaste Andrzej Wajda disait qu’elle développe l’imaginaire de ceux qui s’y plient, parce que, à la contourner, on invente des images, des périphrases, des allégories, des systèmes qui ne parlent qu’à l’intelligence de ceux qui les décryptent. Dans le Mail & Guardian du 15 janvier 2015, le dessinateur Zapiro proposait un stratagème pour contourner l’interdit : un dessin tout en chiffres à relier d’un trait, comme dans les jeux d’enfants, faisant apparaître, avec la complicité du lecteur, une image du prophète se revendiquant « Charlie ».  Paradoxalement, la censure ouvre un espace à l’imagination appelée à remplir le vide laissé par la terreur, à deviner le mot caviardé derrière l’enduit du censeur.

Dans un pays où sacrer c’est blasphémer, il nous a semblé logique qu’un dossier sur le droit d’offenser conduise à une réflexion plus générale sur la laïcité et même, plus largement, sur ce qu’il y a de sacré à pouvoir dire, écrire ou dessiner librement, sans craindre les armes des fanatiques ni l’anathème des bien-pensants. Car, dans les débats que ce dossier met au jour, on constate aisément que la censure prend aujourd’hui la forme du silence que l’on s’impose, aussi bien par peur de ceux qui tuent au nom d’une foi déréglée que par crainte de ceux qui usent de l’étiquette d’islamophobe comme d’un bâillon d’une redoutable efficacité. Au risque de déplaire aux uns et aux autres, revoici donc Mahomet, après Charlie et avec l’espoir inquiet que d’autres tueries ne surviendront pas entre le moment où nous écrivons ces lignes et le moment où vous aurez la liberté de les lire.