Que faire ? La déconstruction et le politique

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Nul ne mesure encore tout le potentiel de la déconstruction, la portée de ses effets à venir. Pour l’heure, elle semble surtout tolérée comme une mode intellectuelle destinée à s’essouffler, une lubie bourgeoise bien peu menaçante, à la manière de ces œuvres d’art que l’on accueille dans le hall d’entrée des grandes entreprises pour mieux les cerner, les surveiller, les désamorcer et les mettre à l’écart dans une enclave intérieure, un asile domestique où l’on finit par ne plus les voir.

Peu de gens se doutent de la capacité littéralement explosive de la déconstruction ; trop souvent mal comprise, associée à la supposée catastrophique « perte des repères » ou réduite à une pensée négative, elle permet plutôt que se touchent les fils du théorique et du politique et propose une articulation révolutionnaire du penser et du faire. Les accusations de « nihilisme » portées contre la déconstruction relèvent donc, en ce sens, d’une incompréhension profonde de cette pensée (et de ses « effets »).

Déconstruire, comme on le verra dans ce dossier, c’est au contraire accompagner l’urgence d’agir, la demande, le « Que faire ? » — comme question éthique et politique —, jusqu’au dévoilement d’une fable, du fantasme d’une scène primitive : qu’est-ce que l’homme ? Déconstruire, c’est délier les fondements du politique de tout alibi, un peu comme, en psychanalyse, en dénouant les fixations libidinales, on redonne à la pulsion son mouvement, sa mort inaugurale, la chance de s’ouvrir à ce qui vient. Or peut-être est-ce justement parce que « arrive » ce qui hier encore semblait impossible, impensable, que s’est imposée pour nous, au même titre que la question qui le porte, la nécessité de ce dossier.

Que faire, alors que l’actualité, l’aujourd’hui même du monde est violemment secoué par un bouleversement qui en ébranle les fondements ? Que faire dès lors que l’on parle, aujourd’hui — dans l’espoir du meilleur, mais surtout dans la crainte du pire —, de la venue d’un « nouvel ordre mondial » ? Que faire dès lors que certains dirigeants politiques, faisant montre d’une insouciance désarmante, osent en parler en ces termes inquiétants, si terriblement inquiétants ? Sur quels fondements désormais appuyer le politique, son « à-venir » ? Les fondations du langage, de l’absence, du deuil, de l’artifice et du jeu ne sont-elles pas, à ce titre, les plus solides qui soient ? « The time is out of joint », serions-nous tentés de murmurer, tout bas, nous faisant ainsi les échos (trop) discrets, (trop) timides de Hamlet, celui-là même dont la figure hante chacune des pages de Spectres de Marx (Galilée, 1993), œuvre en tout point magistrale, déterminante, et dont la lecture, la nécessaire relecture, près de cinq ans après le décès de Jacques Derrida, le 9 octobre 2004, s’avère, aujourd’hui, des plus (in)actuelles.

Au moment où l’histoire appelle à une réinvention du politique, le présent dossier désire témoigner de différentes pratiques de la déconstruction, c’est-à-dire de sa dimension infiniment politique, affirmative, performative, effective, des manières qu’elle a d’habiter le monde, de le hanter, de le fragmenter et de lui donner l’occasion de se (re)construire — autrement. Il importe, nous semble-t-il, de montrer que bâtir un monde sans arrière-monde, sans alibi et sans origine indivisible est chose possible… encore possible.

Les collaborateurs de ce dossier ont donc répondu — tout en y résistant, tout en répétant, après Bartleby, « I would prefer not to… » — à cette question terrifiante : « Que faire ? » ; la question même de la terreur, de la demande de sens et de sécurité adressée à un tiers ; la question de la révolution (de son « imminence » ; « exigence toujours présente », écrit Maurice Blanchot), de la révolution aujourd’hui, à l’heure où, précisément, le temps, démis, défait, semble une fois de plus sortir de ses gonds (aux seules fins, peut-être, d’accueillir « l’événement comme irruption radicale du nouveau »,suivant l’expression de René Major, quand bien même le discours politique dominant s’affairerait-il à exclure la possibilité de ce qui arrive, si ce n’est la pensée même de sa venue ; parler de « nouvel ordre mondial », c’est encore intimer au monde la raison désastreuse de vieux ordonnancements). Que faire d’un tel événement ? Qu’est-ce qu’un événement — aujourd’hui ? Cette interrogation, au fil des pages de ce dossier, hante les figures actuelles de la démocratie, des élections présidentielles françaises et américaines, de la souveraineté du Québec, du legs de mai 1968, de la menace du nihilisme et du déni de l’extermination des Arméniens, pour ne nommer que celles-là.

« Que faire ? », aurons-nous demandé à nos collaborateurs. Lire, écrire ? Oui, contre le nihilisme, contre la disparition normative des singularités. Poser la question en ces termes, en regard du politique — et, plus encore peut-être, au moment d’écrire ces lignes, de la politique —, n’est-ce pas aussi faire entendre ce qui, dans cette demande, dans cette question, relève de l’espérance ? L’élection de Barack Obama à la présidence des États-Unis d’Amérique ne porte-t-elle pas la charge et la chance d’un tel espoir ?

Que faire, dès lors ? Se rassembler ? Oui, dans la déconstruction des formes traditionnelles de l’appartenance. Oui, plier des pages, assembler, créer des lignes de partage et des origines fictives. Oui, se lier dans l’ombre, le creux, l’interstice, donner voix, ouvrir des espaces et des marges fantômes depuis lesquels veiller — toujours veiller — et « penser ce qui vient ».

En ces temps où manquent les « repères fertiles » pour mieux comprendre notre monde en pleine mutation, il paraît essentiel, avons-nous rappelé à l’occasion de la création d’un projet comme celui de Radio Spirale, que des gens se penchent, attentivement, sur ce qui fait symptôme, ne serait-ce que pour rappeler, comme en ces pages Michel Lisse, que « l’art, la pensée, le savoir, la foi, l’amour et l’amitié, ne sont pas dépendantes de la politique » et que si elle doit « en garantir l’exercice », elle ne doit pas pour autant « intervenir dans ces formes de partage de l’incalculable ».

Cette exigence, sans doute, « relève de l’impossible »,comme le souligne encore Michel Lisse, mais ne nous revient-il pas de veiller, du fond de nos arrière-cuisines, à ce qu’elle surgisse, ressurgisse régulièrement dans le discours politique ?