Phénomènes contemporains de la culture inuit

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De la Sibérie au Groenland, en passant par l’Alaska et l’Arctique canadien, les Inuit sont de plus en plus présents sur la scène internationale, politiquement et culturellement. À la suite des bouleversements liés à la sédentarisation, les communautés inuit accèdent à présent à des formes d’autonomies territoriale, gouvernementale et culturelle. La Confé­rence circumpolaire inuit, qui réunit toutes les communautés inuit à travers le monde, ou l’Association nationale inuit du Canada, Inuit Tapiriit Kanatami par exemple, témoignent de cette reprise en main.

Devant l’émiettement de la pratique orale, de nombreux projets sont mis en place depuis les années 1980 et visent à la protéger pour qu’elle conserve son statut dans l’histoire culturelle inuit. Mais aujourd’hui, la vie culturelle inuit ne se résume pas seulement à ces entreprises de sauvegarde. Immergés dans le présent, les artistes inuit n’ont aucun complexe à afficher leur intention en utilisant de nouveaux médias. Ce bouillonnement culturel, amorcé depuis une soixantaine d’années, explose depuis dix ans et gagne à être connu. La préservation du patrimoine culturel véhiculé et transmis par les aînés est tout aussi importante que la reconnaissance de la vitalité des nouvelles productions artistiques. Mettre en valeur ces deux pratiques sans les opposer est la meilleure manière de conserver cette culture qui, comme toutes les autres, ne peut que profiter d’une diffusion aussi large que possible.

Je rappelle que les trois mots d’ordre qui représentent toutes les revendications identitaires inuit depuis les années 1970 sont : notre terre, notre langue, notre culture. J’entends aussi en sourdine derrière ces trois volontés : « notre discours ». L’essentiel est ici-même, le discours sur est devenu un discours de.

Comme le dit si bien Bernard Mouralis — spécialiste des littératures postcoloniales —, le statut d’une culture, d’une œuvre ou d’un texte renvoie à « ces lignes de force qui parcourent la société globale, c’est-à-dire, en définitive, aux efforts déployés par les uns pour maintenir et renforcer le pouvoir qu’ils détiennent sur le plan de l’initiative culturelle, et aux réactions que les autres expriment face à cette prérogative » (Les contre-littératures, PUF, 1975).

Il me paraissait urgent et nécessaire de parcourir ces initiatives en prenant comme support des manifestations artistiques ultra-contemporaines et prouver par là-même à quel point les cultures circumpolaires sont productives. La création de systèmes de production, d’édition et de diffusion se fait le relais de cette tendance ; citons parmi eux Isuma, Igloolik Production, Inukshuk Records, Greenland Publishing House et le Nunavut Arctic College. La multiplication des journaux et des périodiques — qui a commencé dès l’apparition de l’écriture au Groenland au XVIIIe siècle — participe largement à cette transmission culturelle. Dès lors, la production d’essais et de discours sur la culture d’un point de vue autochtone se déploie. Pour la première fois, une pensée sur les Inuit par les Inuit non seulement s’élabore, mais trouve des champs et des espaces d’expression. Dans le domaine de la littérature, la récitation orale, pratique ancestrale, laisse alors la place à de nouveaux vecteurs tels que la nouvelle, le roman, la poésie ou encore la bande dessinée. The Harpoon of the Hunter (1970) de Markoosie Patsauq, originaire du Nunavik, est le premier roman publié par un Inuk. Depuis 2003, le ministère de la Culture, de la Langue, des Aînés et de la Jeunesse du gouvernement du Nunavut décerne annuellement des prix littéraires : trois prix pour la catégorie générale et un prix pour la catégorie jeunesse. Les textes primés doivent être rédigés en langue autochtone, en inuktitut donc. La boucle est bouclée.

Le même phénomène de réappropriation se reproduit dans le domaine artistique et cinématographique. Pour le premier, bien qu’elle demeure une activité essentielle, la sculpture n’a plus le monopole. D’autres formes d’art visuel comme le dessin, la gravure et le design s’affichent. Pour le second, les Inuit ne font plus l’objet de documentaires produits par des Occidentaux, mais passent derrière la caméra et proposent ainsi leur propre vision de leur territoire, de leur histoire et de leur culture.

On assiste même au détournement de nos propres codes, une mise à distance relayée par la caricature. Zebedee Nungak signe en 2001 un court article intitulé Qallunaat 101 — le mot « qallunaat » désignant le Blanc, littéralement « celui qui a de gros sourcils ». En 2006, est sorti Qallunaat ! Why White People Are Funny dont Nungak est le scénariste. Dans cette « comédie documentaire », à travers des entrevues, une équipe d’Inuit mène une recherche sur les Blancs et essaie de déterminer pourquoi ils sont si drôles !

Loin d’affirmer que les Inuit tournent le dos à leur tradition ancestrale, nous avançons qu’ils s’approprient ces nouveaux vecteurs pour construire, déterminer et transmettre leur identité. Nous qualifierons même dans certains cas d’hybride cette identité sise entre tradition et modernité, qu’illustre parfaitement, par exemple, la chanteuse Taqralik Partridge qui mêle slam, rythme hip-hop et chants de gorge.

Il n’est pas dans mon intention de dire que les Inuit ont délaissé le patrimoine légué par leurs ancêtres pour se laisser aller à une frénésie moderne, pour étancher une quelconque soif de sensationnalisme. Il est bien question ici de parler de la culture inuit actuelle — portée par des siècles de traditions et d’une richesse inouïe, de ce qu’elle est dans toute sa diversité et la libérer de sa tour d’ivoire que l’on nomme « exception culturelle ».