La traduction omniprésente mais transparente. De la traduction en sciences humaines et sociales

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On a, très souvent, une attitude paradoxale à l’égard de la traduction. D’une part, on reconnaît le rôle vital qu’elle joue en insufflant aux cultures des idées venues d’ailleurs, c’est bien pourquoi elle est omniprésente ; mais, d’autre part, on la côtoie très souvent sans la voir ni la concevoir comme un enjeu digne d’intérêt. Étant partout et nécessaire mais mal comprise, voire mal aimée, la traduction continue à soulever les passions, qui ne sont pas toujours joyeuses. Le dévoilement souvent hargneux d’une liste concrète d’« erreurs » commises par d’incompétents traducteurs et traductrices est très fréquent, comme le jugement hâtif sur la valeur d’une idée traduite, qui sera parfois jugée inacceptable à cause de son caractère étranger ou, encore, désamorcée sous prétexte de son exotisme. Dans les deux cas, le préjugé provient d’une même attente inassouvie : on associe la traduction au principe d’identité alors que traduire, pour parler avec Henri Meschonnic, « ce n’est pas dire la même chose autrement, c’est dire autre chose autrement ». Les chercheurs en sciences humaines et sociales ne font pas exception à la règle en ne s’intéressant que très peu à la traduction, la considérant rarement comme objet d’étude, et ce, même si elle accompagne fréquemment leurs recherches. Cette attitude et les préjugés qui en découlent relèvent de ce que les études en traduction – la traductologie – ont convenu d’appeler l’idéologie de la transparence. Le présent dossier réunit des chercheurs qui s’efforcent de déconstruire les idées reçues sur la traduction pour lui donner la visibilité qu’elle mérite.

 

Traduire le concept, entre le style et l’universalisme

Avant de jeter la pierre aux autres, il faut dire que la traductologie entretient, elle aussi, des idées reçues qui concourent à rendre transparente la traduction en sciences humaines et sociales. Ce type de traduction se situerait quelque part entre la traduction littéraire et la traduction dite pragmatique, et tiendrait des deux à la fois. C’est qu’en sciences humaines et sociales, il semble aller de soi qu’on traduit moins des mots que des « concepts ». N’étant ni un terme technique homologué par une autorité compétente ni une pure création stylistique d’un auteur particulier, le concept ouvre un espace discursif où une communauté de chercheurs et de chercheuses se rencontre. Car, contrairement aux sciences « dures » qui communiquent de plus en plus exclusivement en anglais et aux études littéraires dont la norme demeure l’utilisation de la version d’un texte en langue originale, les sciences humaines et sociales considèrent leur matière comme étant immédiatement transférable entre les cultures. Ce préjugé provient, sans doute, de la conception universaliste des « idées » (ou « concepts »), que nous a léguée la philosophie occidentale : n’étant pas touchées par les phénomènes de nature stylistique, se situant au-delà de la diversité et des particularités, les idées seraient transmissibles par-delà les langues. Bien que critiquée, et ce, d’abord en traductologie, cette croyance est tenace et entretient le lieu commun selon lequel la traduction n’est rien d’autre qu’un voile qu’on veut le plus transparent possible.

Le dossier s’amorce avec des textes qui remettent en cause la transparence de la traduction. À partir d’une lecture d’Arno Renken, Sathya Rao tente de dépasser les dichotomies rigides de la traductologie pour montrer le plaisir qu’il y a à lire un texte traduit, même s’il n’est pas littéraire. Ce plaisir passe par la dérive que propose le texte traduit, d’abord en supprimant la primauté du texte original, puis en semant le doute dans les idées, doute qui suscite à son tour un jeu sur le sens de celles-ci. Salah Basalamah, pour sa part, critique, dans le dernier livre du théoricien Jean-René Ladmiral, une représentation de la traduction interlinguistique incarnée par deux protagonistes : le « sourcier », qui privilégie le texte original, et le « cibliste », qui, au contraire, n’en a que pour le destinataire du texte traduit. Ces positions figées fondent la traduction sur une dualité que déconstruit Basalamah au profit d’une ouverture de la discipline aux phénomènes de connexion, de transfert et de transformation culturelle. Simon Labrecque met également en doute le cloisonnement disciplinaire par sa lecture du théoricien Lawrence Venuti. En effet, la dichotomie conceptuelle proposée par Venuti, composée de la forainisation (foreignization) et de la domestication – la première privilégiant l’étrangeté et la seconde la fluidité –, permet une relecture inventive des textes de toute discipline circulant en traduction. Cette considération épistémologique permet d’envisager positivement la traduction comme vecteur de transformation et incite la traductologie sur la traduction à se penser comme une science sociale à part entière. Patricia Godbout contribue elle aussi à une pensée riche et généreuse sur le phénomène de la traduction en démontrant l’aporie conceptuelle qui oppose l’intraduisibilité absolue et le tout-traduisible, deux préjugés mâtinés de considérations nationales. Par une lecture d’Emily Apter, Godbout soutient qu’il y a pourtant une manière de penser un entre-deux sous la forme d’une « zone » marginale entre les langues qui évite de confiner les discours dans des cultures nationales imperméables.

 

Reconceptualiser la traduction

Tant les sciences humaines et sociales que la traductologie puisent à un héritage commun, celui de l’éducation. Faut-il enseigner aux futurs traducteurs et traductrices les rudiments de la philosophie, de la sociologie et du droit, ou, à l’inverse, initier les cohortes de ces dernières disciplines aux complexités interculturelles qui intéressent la traduction ? Poser cette question, c’est participer d’une certaine manière au débat sur l’éducation : qu’en est-il de l’hyperspécialisation des programmes universitaires, de la « marchandisation du savoir » et des liens toujours plus étroits entre l’université et les « partenaires » du secteur privé, bailleurs de fonds et donneurs d’emplois ? À défaut d’avoir cultivé une véritable interdisciplinarité, nous demeurons enfermés dans l’alternative entre le traducteur spécialisé et le spécialiste qui traduit à ses heures. Est-ce à trancher, comme le suggère la sociologue Gisèle Sapiro, pour qui la traduction des sciences humaines et sociales devrait être réservée aux spécialistes de ces dernières ? Il faudrait alors aménager un espace pour la traduction au sein de chacune de leurs disciplines. C’est en fait l’une des conclusions du texte de Dalie Giroux qui, à travers le théoricien Homi Bhabha, constate l’impossibilité de penser, au Québec, la condition (post)coloniale, notamment l’hybridité, objet de méfiance et, de fait, marginalisé. Pour franchir cet écueil, Giroux nous invite, toutes disciplines confondues, à entreprendre le projet de traduire les écrits « amériquains » sans passer par Paris et sa langue.

Quant au passage transatlantique des idées, Jade Bourdages propose un texte où elle s’entretient avec le sociologue François Cusset, bien connu pour son travail sur la réception aux États-Unis des philosophes dits de la French Theory. Cusset propose un principe d’égalité radicale des usages : la manière d’utiliser les textes en traduction et le désir dans le transfert l’emportent sur l’adéquation à l’identité fantasmée qu’on se fait de l’Original. À la pulsion bien réelle de traduire s’ajoute l’économie symbolique et matérielle, nous rappelle Yves Gambier. Par la recension d’un ouvrage de sociologie, collectif dirigé par Gisèle Sapiro, il prend la mesure de la complexité de l’« industrie » de la traduction, de ses obstacles, des buts poursuivis par ses acteurs et de la compétition entre les langues nationales. Dans le dernier texte du dossier, Karina Chagnon prolonge ce regard introspectif - et obligé, si la traduction veut se conceptualiser autrement - par les travaux de Lieven D’hulst en histoire de la traduction. Ce dernier insiste pour faire de ce champ une avenue de recherche qu’on pourrait qualifier d’intradisciplinaire : puisque toute discipline se constitue à travers une histoire institutionnelle, il est possible et même souhaitable, pour en faire une critique, d’en étudier historiquement les traductions.

Les textes du dossier révèlent une intention commune, celle de faire voir la traduction dans l’objectif de lui reconnaître son potentiel en tant que pratique de transformation et véritable vecteur d’hybridité, de décloisonnement et de dialogue tant entre les sciences que les cultures.