La narration de l’art : autour de Walter Benjamin

Retour au numéro: 

La parution en 2001, aux éditions Gallimard, desœuvres de Walter Benjamin en trois tomes demeure un événement éditorial considérable. Sans égaler la portée des Écrits complets (Gesammelte Schriften) parus chez Suhrkamp, elle trace les nouveaux contours du destin français de Benjamin. Depuis longtemps, en effet, notre accès au texte de Benjamin en langue française était restreint : certes, nous disposions, depuis quelques années, de traductions essentielles restituant le fil génétique de l’œuvre. Le concept de critique esthétique dans le romantisme allemandOrigine du drame baroque allemand et Paris, capitale du XIXe siècle furent ainsi de grands moments éditoriaux en direction précisément du penseur exemplaire de la traduction. Il fallait pourtant une autre lumière pour lire ces grands textes, en quelque sorte un autre versant pour percevoir la hauteur à laquelle ils nous convient toujours. Depuis peu, donc, un nouveau sol nous est donné sur lequel l’entier édifice de la pensée de Benjamin peut prendre appui pour notre regard de lecteur. En cela réside d’abord la formidable et attendue initiative de la publication des œuvres, livrant le parcours généalogique de celui que d’aucuns seraient tentés de désigner comme le dernier penseur métaphysique de la « totalité ».

À cet égard, Adorno, l’ami-témoin de l’ultime détresse, évoquait souvent « Le nom du philosophe qui mit fin à ses jours alors qu’il fuyait les hommes de main d’Hitler », donnant à la tonalité si sombre de ce destin la puissance irrémédiable d’une déchirure : « Quand j’ai reçu à New York, à l’automne 1940, la nouvelle de la mort de Walter Benjamin, j’ai vraiment très littéralement eu le sentiment que, par cette mort qui avait interrompu l’achèvement d’une grande œuvre, la philosophie avait été mise à mort dans ce qu’elle pouvait espérer de meilleur. » Irrémédiable déchirure, nous l’entendions à l’instant comme un écho du Nouveau Monde — la mort de Benjamin à New York —, de la philosophie « dans ce qu’elle pouvait espérer de meilleur », « mise à mort » de « son désir secret qui était encore un désir du tout » là où, comme l’affirme enfin Adorno, « il est perdu maintenant, ce regard qui voyait le monde du point de vue des morts, comme s’il se tenait là, devant lui, dans l’obscurité du soleil : le monde est exactement tel qu’il apparaît au regard de ceux qui ont disparu, tel il est ». Walter Benjamin était tout cela à l’instant de sa mort. Et peut-être surtout cet exceptionnel regard tendu vers la communauté spectrale des opprimés, vers la communauté de « ceux qui sont morts », de « ceux qui ne sont pas encore nés » (Derrida), investissant la profondeur éthique de l’entière méditation benjaminienne. Une exception venue au regard, dirons-nous pour notre part, depuis la trame d’une narration singulière, forte et unique, révélant l’éclairage primordial de toutes les œuvres de Benjamin : la narration de l’art.

Plus que questionnement théorique, la présence de l’art sera partout manifeste chez Benjamin; elle infléchira toutes les scènes de pensée au point d’être au cœur de ces célèbres Curriculum Vitae que Benjamin signait afin de les faire parvenir aux nombreuses institutions qui ne l’accueillirent jamais. Quelle fut, au fond, cette narration de l’art omniprésente et ininterrompue déviant, par sa profondeur, la tradition manifeste des contenus esthétiques? Quel type de récit, de témoignage, voire même de fiction, mettait-elle à l’œuvre pour conquérir une « extraterritorialité »capable de défier la grande allure de l’« Histoire universelle »? Benjamin chargeait sa trame esthétique de toutes ces interrogations rappelant, dans une simplicité à la fois granitique et persévérante, que « la forme et le contenu de toute œuvre d’art sont toujours quelque chose qui n’a lieu qu’une seule et première fois ». Le présent dossier que nous proposons fait l’hypothèse de cette simplicité. Il mise sur la découverte de ces éclats, de ces parcours, bref, de cette narration de l’art qui irradie dans toute l’histoire de l’œuvre de Benjamin.