Jean-Luc Nancy, à bords perdus

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S’agissant de Jean-Luc Nancy, le titre de ce dossier ne surprendra personne. Impossible par ses dimensions autant que par sa portée, protéique, ouverte sur tous les horizons de la culture dont elle met en question les limites et les méthodes, son œuvre est littéralement un débordement. À bords perdus, n’est-ce pas la technique de ceux qui n’encadrent pas l’image, qui refusent de la contenir dans les limites qui figeraient l’illusion d’une bordure assurant le sens? Tout le travail de Jean-Luc Nancy — il ne faut pas hésiter à parler de lui comme d’un artiste, car il l’est dans sa pratique même de la philosophie — consiste précisément à assumer dans la recherche infinie du sens la perte de ces bords, de ces enca drements qui tiennent si facilement lieu de signification. N’oublions pas non plus que ces bords ne sont pas seulement déportés plus loin ou fondus dans un flou conforme à l’air du temps; ils vont littéralement se perdre, et c’est l’interrogation de cette perte qui donne à toute l’œuvre sa pertinence pour l’époque.

Enracinée dans les grands mouvements de la pensée française des années soixante-dix, alors que tout semblait livrer si facilement ses structures, l’œuvre de Jean-Luc Nancy aurait pu en demeurer prisonnière. On pense bien sûr à l’engagement profond dans l’esthétique allemande, en particulier dans le romantisme et dans la philosophie hégélienne, mais aussi aux travaux nombreux cherchant à donner de la pensée de Heidegger de nouvelles lectures. Mais là où d’autres se seraient satisfaits de ce champ bien découpé sur le terrain du langage, Jean-Luc Nancy, comme pour brouiller les pistes à dessein, sort du cadre : ses livres des années quatre-vingt élargissent les perspectives et développent une recherche sur la philosophie (L’oubli de la philosophie, 1986; Une pensée finie, 1990) qui, à l’instar des travaux contemporains de Jacques Derrida, propose une remise en question fondamentale de l’objet philosophique en tant que tel. Pas seulement la lecture des textes, de Descartes à Kant, mais les contours mêmes de l’objet, sa nature. Ce premier débordement, dont on peut suivre comme une onde les effets dans toute l’œuvre qui se développe jusqu’à aujourd’hui, est bientôt suivi d’une suite d’ouvertures qui ont toutes, à des degrés divers, mais toujours sur le mode d’un déplacement de l’objet de sens, une relation critique au regard sur l’art. Ainsi naissent une série d’ouvrages sur la peinture, la poésie, la photographie, le théâtre, l’architecture, dont on apprend vite à ne pas rechercher l’unité hors de leur entreprise de déstabilisation. Bien sûr, on reste admiratif devant l’aisance dans le déplacement, devant la multiplication des interventions et des perspectives chaque fois nouvelles qui s’ouvrent, mais cette admiration s’accompagne d’une inquiétude : peut-on suivre Jean-Luc Nancy? est-il possible de le reconnaître de livre en livre, d’entendre sa voix comme une voix qui se maintient dans des écritures multiples? que devient la philosophie dans ce travail multiforme?

Le présent dossier tente de prendre la mesure de ces questions, en présentant un choix parmi un ensemble de travaux récents. Une bibliographie, même approximative, des publications des dix dernières années témoigne déjà d’un parcours qui ne refuse aucune occasion de diversifier les approches, de provoquer la rencontre. En langue anglaise seulement, on note une centaine de titres actifs dans le catalogue Amazon. Parmi ceux-ci, plusieurs anthologies, malheureusement inexistantes en langue française, à quoi il faut ajouter de nombreuses études(1). Le matériau est dense, divers, il ne se laisse pas articuler simplement. En fait, la pensée de Jean-Luc Nancy, même quand elle aborde des questions aussi découpées que la peinture de la Renaissance ou la fin du christianisme, constitue une résistance méthodiquement élaborée aux configurations rhétoriques des thèses et des démonstrations : tout s’y déploie en approches fines et rusées. On peut même noter dans son écriture une forme de mimétisme de l’argument progressif, destiné précisément à en produire la déstabilisation ironique. Comment fallait-il procéder pour monter cette présentation en demeurant sensible au débordement, tout en évitant de transformer l’œuvre en labyrinthe décourageant?

La réponse est simple : nous l’avons fait en tenant compte d’abord des titres disponibles(2) (plusieurs interventions particulières, publiées dans des lieux éloignés des circuits ordinaires, trouveront leur chemin plus tard dans des recueils) et nous avons cherché à faire voir la richesse de cette diversité pleinement assumée dans une voix qui demeure unique. La figure du philosophe lui-même est introduite par une réflexion de Catherine Mavrikakis sur le film de Marc Grün consacré à Jean-Luc Nancy, Le corps du philosophe.Plusieurs contributions (Isabelle Décarie, Marie-Pascale Huglo, Monique Régimbald-Zeiber) s’attachent aux travaux écrits en dialogue avec des artistes, d’autres (Éric Méchoulan, Ginette Michaud, Georges Leroux) abordent les questions de l’écriture et du genre. Patrick Poirier présente un recueil d’études issu du Colloque qui fut consacré au travail « en tous sens » de Nancy au Collège international de Philosophie, colloque auquel participa Jacques Derrida, alors que Claude Lévesque décrit le milieu qui, avec l’amitié de Jacques Derrida, accueillit si bien cette œuvre dans Strasbourg. Georges Leroux lit de son côté La déclosion, le recueil des essais consacrés à la déconstruction du christianisme, dont on attend maintenant impatiemment le second volet. Ce dossier se clôt sur une étude où est abordée, entre autres figures, celle de L’intrus — le récit (réédité cette année) et le film de Claire Denis qu’il a « inspiré », selon son mot —, où Ginette Michaud poursuit un travail de lecture entrepris depuis plusieurs années.

Il serait contraire aux intentions mêmes du travail de Jean-Luc Nancy de tenter de le rapporter à un propos unique, une volonté théorique qui serait pour ainsi dire maîtresse de ses objets : dans les publications présentées ici, c’est tout le contraire qui semble mis en œuvre, dans la mesure où le philosophe-artiste, parfois décrit comme un danseur, comme il le dit dans un des entretiens d’Allitérations, dialogue poursuivi avec la chorégraphe Mathilde Monnier, se laisse traverser par l’objet et met justement à l’épreuve les effets de ce débordement sur la nature même de la pensée. Ce dossier ne peut prétendre épuiser son sujet, il renonce même par avance à tout effort de synthèse. Suivre Jean-Luc Nancy dans les nombreux replis et méandres de son travail, c’est non seulement accepter d’être, avec lui, débordé, mais aussi accueillir un effort de briser les limites et de débusquer le sens partout où il prend forme, en toute liberté. Une lecture soucieuse de recueillir les maximes et préceptes qui, ici et là, jonchent le chemin et indiquent l’éthique du travail en cours, ne conduirait pas à d’autres consignes : en tout, favoriser l’ouverture et la liberté.

Notons en terminant que ce dossier a été préparé pour saluer la venue à Montréal de Jean-Luc Nancy, à l’occasion de la présentation qui aura cours à la Galerie de l’UQAM, du 20 octobre au 26 novembre. Sous le titre Trop (qui désigne également la série de dessins exécutés et cosignés par le philosophe et François Martin pour ce dossier de Spirale), Jean-Luc Nancy présentera alors, à l’invitation de Louise Déry, commissaire de l’exposition, un travail en cours, avec ses complices le peintre François Martin et le musicien Rodolphe Burger.

 

1. Voir notamment le recueil On Jean-Luc Nancy. The Sense of Philosophy, publié sous la direction de Darren Sheppard, Simon Sparks et Colin Thomas, New York et Londres, Routledge, « Warwick Studies in European Philosophy », 1997. Plus récemment, B.C. Hutchens, Jean-Luc Nancy and the Future of Philosophy, Montréal et Buck, McGill-Queens University Press et Acumen Publishing, 2005.

2. À titre d’exemples parmi cent qui nous auront échappé et n’auront pu trouver leur place dans ce dossier : « Exclamations » (à paraître dans le Dictionnaire de la pornographie, PUF), « Feu » (sur l’exposition du peintre Cai-Guo-Quiang, qui a eu lieu à Varsovie, en juin 2005), « Tranche / Vitre » (sur le travail d’Élie Cristiani, Semaine, no 39, 09/2005), « Rives, bords, limites (de la singularité) » (Cahiers intempestifs, no 18, mars 2005), « L’hospitalité des vivants » (sur le tableau de Simon Vouet, Loth et ses filles), « Liberté de l’amour », un hommage au philosophe Luigi Pareyson, bien d’autres encore...