Insurrections

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De la guerre des gueux au soulèvement zapatiste, ou plus récemment le mouvement M-15 à Madrid ou la révolte des parapluies à Hong-Kong, l'insurrection réveille à coup sûr l'imaginaire de la Jacquerie : soulèvement spontané avec les moyens du bord, corps collectif qui oppose la puissance de son rythme à celui de l'impuissance et de l'injustice, indignation contre les piètres conditions de vie ou leur détérioration, etc. L'insurrection est ainsi le concept qui exprime le mieux dans sa généralité les expériences collectives de soulèvement à travers les époques et le monde. Mais du printemps arabe au récent vote grec, l'élan de la révolte et de la radicalisation emprunte aujourd'hui des formes diverses et hybrides, exprimant sa défiance via les réseaux sociaux, la propagande, la grève et le boycott, mais aussi et plus paradoxalement, dans les urnes. « Les insurrections sont venues », écrivait le Comité invisible, renonçant au singulier de cette Insurrection qui, prophétique, venait, au profit d'un d'un pluriel plus incarné, à hauteur d'hommes, de peuples. Si nous l'avons voulu au pluriel, Insurrections, c'est aussi pour nous éloigner de la dimension macroscopique du concept afin de rejoindre les particularités des expériences qui touchent les vies minuscules. Il nous importait d'indiquer la pluralité et la diversité du phénomène insurrectionnel non pas pour le réduire aux affairements des individus plutôt qu'à la grande agitation collective, mais pour en marquer l'aspect continu et total dans la vie ordinaire, pour en pointer même la nécessité intime. Pour le dire autrement, l'insurrection est devenue aussi permanente que l'état d'exception qui servait à la contenir. Et c'est justement parce qu'elle est partout à la fois qu'elle est multiple et plurielle. Le pluriel nous apparaît donc le signe d'un concept qui invite à lire singulièrement une expérience insurrectionnelle plutôt qu'à noyer son caractère sous la surface stagnante de la généralité.

Nous reconnaissons l'importance capitale de l'anonymat dans la lutte – en témoigne encore à l'heure où nous écrivons l'incrimination par les tribunaux français de Julien Coupat en tant qu'il est l'auteur présumé de L'Insurrection qui vient, incrimination dénoncée par de nombreux écrivains se revendiquant, par l'absurde, l'auteur de ce pamphlet anonyme. Nous avons tous signé nos textes car il nous est apparu, après avoir songé sérieusement à ne pas les signer, que nous avions tous des points de vue différents, bien que compatibles, sur la question ; mais surtout, si l'anonymat est le refuge et parfois le salut des combattants, ici nous pouvons assumer ce que nous écrivons et d'où nous l'écrivons, nous n'avons pas besoin de l'anonymat, nous écrivons dans le luxe du visage découvert, dans celui aussi de tenir côte à côte les singularités de nos voix. Dans l'esprit de Spirale, nos interventions ont pris la forme de la recension ou de l'entretien, assumant notre subjectivité à travers la pratique du compte-rendu, sans doute moins en retrait qu'on pourrait le croire. Ce dossier n'est donc pas la représentation d'un engagement dans différents mouvements ces dernières années, nous n'avions aucunement l'intention de nous portraiturer en insurgés ce qui, de toute manière, ne convenait pas à tout le monde. Nous sommes conscients que le titre Insurrections attirera immanquablement l'œil. Il ne faudrait pas voir son traitement parfois indirect dans le dossier comme une désinvolture : nous croyons fermement que les soulèvements, les émeutes et les révoltes sourdent des livres, des films et des essais que nous avons lus, non pas comme des insurrections en puissance en attente d'actualisation mais des insurrections déjà en train de se faire. Les barricades sont aussi dans les mots et les images, dans les gestes les plus ordinaires, dans nos occupations de tous les jours, et dans les textes que nous écrivons. Bref, elles embrassent en totalité nos formes de vie. L'ordre et le désordre dans nos esprits sont simultanément les mêmes que ceux qui engagent nos corps dans la réalité.

Il y avait très longtemps que le comité de rédaction de Spirale n'avait pas proposé de dossier. Le pluriel Insurrections signe ce retour.

 

ERRATUM

Par inadvertance, Spirale a publié, dans son dernier dossier « Insurrections » (numéro 253 été 2015), une version préliminaire et non révisée de l’entretien avec Érik Bordeleau au sujet de son dernier livre Comment sauver le commun du communisme ? Pour remédier à cette erreur, nous rendons disponible en ligne dès maintenant la version revue et corrigée de l’entretien.

http://magazine-spirale.com/article-dune-publication/entrevue-avec-erik-bordeleau-pour-une-conception-transindividuelle-de-la

Spirale offre toutes ses excuses à Érik Bordeleau.