Fictions du tueur en série

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Il aura fallu attendre trente ans, pas un de moins. Depuis quelques mois seulement, les francophones peuvent se procurer Au-delà du mal, originellement intitulé By Reason of Insanity. Considéré comme le « Citizen Kane » du genre serial killer, ce roman de Shane Stevens a provoqué avec le Dahlia noir (1987) et le Silence des agneaux (1988) un séisme dans la production policière, puis dans la culture populaire. Que By Reason of Insanity soit recommandé par Stephen King1 dans sa réédition de 1997 et tout est dit : du réel à la fiction, le tueur en série est entré dans le monde du spectacle. Sa surexposition romanesque et cinématographique, son intrusion dans les genres où nul ne l’attendait (comédie musicale, saga familiale) font de lui la nouvelle coqueluche du box-office et du lectorat américain et, par ricochet, européen. Il est devenu un argument de vente majeur : élégant banquier, barbier fou, expert médico-légal sont autant de stratégies opérantes pour imager le monstre. Que le chaland voie placarder dans le métro montréalais de grandes affiches publicitaires avec le slogan « Tueurs en série + » est une consécration. La preuve qu’une nouvelle icône est née. Mais n’est-elle pas un symptôme ?

Outre les enquêtes et entretiens menés par des journalistes-experts comme Stéphane Bourgoin ou des agents du FBI comme Robert Ressler pour les plus connus et sérieux, les innombrables études publiées sur le phénomène du tueur en série au cours de la dernière décennie se concentrent essentiellement sur le profilage, interprété selon deux voies. D’abord, le profilage comme art (dont Profileurs, avec des spécialistes mondiaux, ouvrage paru aux P.U.F. en 2001) qui recourt à une approche psychologique, psychanalytique ou à la sociologie (avec pour précurseurs Hunting Humans d’Elliott Leyton et Le complexe du loup-garou de Denis Duclos en critique francophone). Ensuite, le profilage comme science exacte dans la lignée des forensic studies (dont le classique Crime Classification Manual et la somme éducative Criminal Profiling2) qui examinent minutieusement les lieux du crime et le corps des victimes. Ces deux approches sont généralement tenues pour antithétiques, et la critique réciproque l’emporte sur le dialogue. Si les collaborateurs de ce dossier se situent dans la première voie, il ne s’agit pas pour eux de prendre parti, mais de s’intéresser à ce qui est moins souvent étudié dans le passage du réel à la fiction : l’esthétique du meurtre sériel à travers ses représentations littéraires, cinématographiques, télévisuelles et dans le jeu vidéo, ainsi que ses implications politiques et économiques.

Dans ce spectaculaire en cascade, ce « capharnaüm de l’horreur » où la décoration des intérieurs tient plus de l’antre du Cyclope que d’Architectural Digest, la valeur esthétique prime à force de jeux scéniques et d’éclairages appropriés. L’utilisation du clair-obscur est aussi efficace dans Sweeney Todd que dans les tableaux photographiques de John Doe (Se7en). Les auteurs s’y prennent différemment, soit qu’ils adoptent eux aussi une écriture visuelle et impersonnelle (Enfant 44), soit qu’ils préfèrent la densité (Seul le silence), pour servir un « tête-à-tête spéculaire ». S’en échapper commande un dernier type d’écriture et surtout un autre angle de vue : La valse lente des tortues privilégie l’étude de caractère plutôt que l’agonique ou son résultat, ce qui désamorce la visualisation attendue. Cela fait d’autant plus regretter, avec Gilbert David (Spirale, no 221), que Normand Chaurette fasse exécuter Martha, son personnage, par Jack l’Éventreur à la fin de Ce qui meurt en dernier. Car une partie du public devient exigeante, cherchant dans les œuvres consacrées à cette nouvelle icône de notre encyclopédie culturelle celles qui s’affranchissent d’un topos incarné par John Doe et Hannibal Lecter.

Ces dernières années, la réflexion esthétique sur la sérialité s’embranche de plus en plus sur des fictions qui interrogent le politique et l’économique, voire la soumission du premier au second. Sous l’apparence du mouton se cache le loup-garou ; sous le masque du personnage resurgit du mythique. Ce mouvement de révulsion rend mieux compte de notre époque que le vampirisme : tandis que le suceur de sang sexualise un contexte historique, le mangeur de chair, ce « sarkophage », détruit l’Occident du Sujet. La proposition ainsi formulée est terrifiante. Considérant que nos sociétés occidentales ne sont plus des lieux communautaires mais un agrégat de sujets, que nous sommes passés d’une définition centrée sur la consommation baudrillardienne à une association de subjectivités où prédominent l’exposition et la projection de soi, l’idéologie se fait prédatrice. En plus de notre système de valeurs, le loup-garou déguisé en mouton interroge l’efficacité des lois civiles, de différents systèmes judiciaires, bref, de ce qui coud le tissu communautaire ; or, les instances politiques sont défaillantes, inopérantes, trop occupées, dit Thierry Jandrok, à faire du « management de l’atrocité ». Si « échec » est un mot bien cuisant pour signaler que l’État se retire des affaires de la Cité, « barbarie », quoique galvaudé, demeure le plus approprié quand, dans Enfant 44, Tom Rob Smith décontextualise l’histoire véridique d’un tueur russe pour le replacer à l’ère stalinienne, manière de demander qui du tueur ou d’un système est le plus barbare. De même, le jeu vidéo Bloodshotajoute à la menace du tueur isolé la masse informe et violente d’une société occulte, surfant sur la théorie du complot chère au postmodernisme. Dans la série Jekyll, une agence secrète gouvernementale est fantasmée en machine totalitaire à laquelle va s’opposer Hyde, tandis que dans Dexter, l’appareil étatique est assujetti à un régime médiatique. Analysés dans ce dossier, ces trois exemples restaurent une axiologie au sein de l’aplat, faisant fi du grand principe postmoderne.

À l’évidence, nous vivons un second temps du processus d’acculturation du tueur en série. Ce processus est marqué par l’esthétique qui nous conduit à la métaphysique sous la forme d’une tension entre criminalité et sainteté. Par le politique aussi, avec une narration souvent amère sur une société qui a perdu ses idéaux, s’est réfugiée dans une « bien-pensance » tolérante échouée en son contraire (la pensée unique), patine sur la boue stratifiée de valeurs passées, patauge dans la merde de la barbarie en croyant nager dans l’eau bleue de la civilisation. Si tout se vaut, le cannibale est un choix comme un autre, le tueur en série une voie, une carrière, un hobby de riche, et il ne nous reste plus qu’à nous inscrire au Club sélect de formation des serial killers comme le font les personnages de Sophie Herfort (Club, 2009). Pour les autres, rappelons la fable de l’oiseau dans Mon nom est personne : un oisillon tombé du nid trouve réconfort dans la chaleur d’une bouse. Ses piaillements alertent un coyote qui le sort de là et le croque. Et Personne/Terence Hill de conclure que c’est à chacun de trouver la morale de cette histoire, à quoi Jack Beauregard/Henry Fonda répond : « Tu crois encore aux fables et à leurs morales ? » « Oui », dit Personne. Et vous ?

1. « ONE OF THE FINEST NOVELS EVER WRITTEN ABOUT PERFECT EVIL… I RECOMMEND IT UNRESERVEDLY » (PROPOS DE KING REPORTÉS SUR LA COUVERTURE DE BY REASON OF INSANITY).
2. JOHN DOUGLAS, ANN W. ET ALLEN G. BURGESS, ROBERT K. RESSLER, 
CRIME CLASSIFICATION MANUAL. A STANDART SYSTEM FOR INVESTIGATING AND CLASSIFYING VIOLENT CRIMES, SAN FRANCISCO, JOSSEY-BASS, 2006 (2e ÉDITION) ; BRENT E. TURVEY, CRIMINAL PROFILING. AN INTRODUCTION TO BEHAVIORAL EVIDENCE ANALYSIS, SAN DIEGO, ACADEMIC PRESS, 2008 (3e ÉDITION).