Écologie et politique

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On présente souvent les problèmes écologiques de manière isolée, indépendamment des questions morales et politiques qui y sont rattachées, ou comme si ces questions ne devaient pas déborder le strict cadre du respect de l’environnement. En fait, cela dépend largement de l’attitude qu’on adoptera devant les phénomènes nombreux recoupés par ce que nous pourrions nommer la « crise écologique » des dernières années. Car on peut certes parler d’une crise, même si elle s’est présentée à nous bien avant que nous n’en ayons vraiment conscience. Tout indique que nous faisons face à des problèmes irréversibles, d’autant plus que nous avons tendance à réagir de manière superficielle à des dangers très graves, dont plusieurs seront exposés tout au long de ce dossier. Mais en quoi s’agit-il d’une question morale, et plus encore, en quoi s’agit-il d’une question politique ? On pourrait en effet y voir un effet pervers, mais incontournable, de l’augmentation massive de la population et par le fait même, de ses besoins. Cela est peut-être vrai, mais nous avons encore — du moins pour l’instant — la possibilité de changer les choses, sans pour autant annuler l’effet dévastateur de nos habitudes sociales. D’où l’importance d’une conscientisation personnelle de la question, afin d’éviter l’attente inutile d’un quelconque secours miracle de nos institutions. Inversement, nous ne pouvons pas demander uniquement aux personnes conscientisées de porter le fardeau environnemental à elles seules. Leurs efforts doivent être relayés par les institutions, lesquelles auront des effets structurels sur les pratiques quotidiennes des individus.

Mais en posant le problème — et sa possible solution — dans les termes d’une philosophie politique, il devient impossible d’isoler la question environnementale d’autres enjeux fondamentaux, comme celui de la justice sociale. C’est donc de l’arrimage entre les problèmes écologiques et les problèmes politiques qu’il sera ici question pour l’essentiel. Martin Provencher expose les idées pratiques proposées dans l’ouvrage Changer le monde. Un guide pour le citoyen du XXIesiècle; il ne s’agit pas ici de théorie, mais bien d’une pratique citoyenne au quotidien. Inversement, les ouvrages recensés par Olivier Bellefleur, Political Theory and the Ecological Challenge et Global Citizenship and Environmental Justice, montrent bien l’inscription du débat écologique dans les études en philosophie politique contemporaine. Longtemps vue comme un domaine réservé aux pratiques personnelles, la lutte pour l’environnement est maintenant pensée comme une question de justice sociale et apparaît dès lors comme un enjeu fondamental de la coopération entre les citoyens.

En 1980, Mason et Singer publiait l’ouvrage Animal Factories.Le livre connut un réel succès public et médiatique. S’il ne fut jamais traduit en français, les thèses de Singer sont au moins connues du public francophone depuis la traduction deQuestions d’éthique pratique (1997) et de La libération animale (1993). Au Québec, il est possible que l’auteur soit mieux connu, mais on peut en douter. Aux États-Unis et dans le monde anglophone en général, il est certainement considéré comme un des philosophes les plus influents de sa génération. Comme le soulignent Mason et Singer en préface de leur livre, cette popularité n’a en revanche eu que très peu de conséquences pratiques. Si la mobilisation s’est faite contre l’abus des expériences en laboratoire sur des animaux, le débat sur l’aspect éthique de ce que nous mangeons a été pour sa part marginalisé. S’il y a pourtant un espace où nos pratiques quotidiennes sont déterminantes, c’est bien celui de notre rapport à la nourriture. C’est ce sur quoi se penchent Mason et Singer dans leur ouvrage The Way We Eat,recensé par Christian Nadeau.

Le Québec s’est longtemps targué d’avoir une conscience sociale écologique. Il est même souvent cité en exemple par des auteurs comme David Suzuki ou Al Gore. Or, François Cardinal s’est appliqué à démonter ce Mythe du Québec vert dans son ouvrage, recensé par Christian Nadeau. Il s’agit d’un livre important car il permet de prendre la juste mesure de l’ampleur de la tâche qui nous attend si nous voulons faire correspondre nos habitudes sociales et individuelles à notre réputation.

Un bon exemple d’une relation étroite entre pratiques individuelles et politiques environnementales est celui du transport. Martin Blanchard s’est intéressé au livre de Marie Demers, Pour une ville qui marche. Aménagement urbain et santé. Dans ce cas, c’est la question de la mobilité qui est prise en compte. Il est peut-être moralement problématique d’utiliser une voiture, étant donné tous ses désavantages sur le plan écologique, mais comment faire autrement si tout est conçu pour le transport automobile ? C’est à une réappropriation des espaces publics que nous convie cet essai important.

On accuse souvent les écologistes d’être plus aptes au discours critique qu’à l’élaboration de solutions valables et efficaces. Mais il est étonnant de voir le nombre d’auteurs populaires et connus du public consacrer une très grande partie de leurs livres à des pistes de solutions intéressantes, certes exigeantes à la fois individuellement et socialement, mais tout à fait envisageables. Une des forces de l’ouvrage de Montbiot précisément, relevées par Patrick Turmel dans sa recension du livre Heat. How to Stop the Planet from Burning, tient justement dans son mépris de la pensée magique.

Si l’approche citoyenne est importante, elle doit s’appuyer également sur une thèse morale. Reste à savoir laquelle. Dans de nombreux cas, elle reposera soit sur une thèse morale portant sur nos devoirs et nos obligations, soit par rapport aux conséquences de nos gestes. Mais il existe une troisième école en philosophie morale, l’éthique de la vertu, dont le cadre méthodologique est susceptible de nous aider à mieux comprendre ce qu’est et ce que devrait être notre rapport à la nature. Elle fait l’objet d’un livre par Ronald Sandler, recensé par Yann Allard-Tremblay.

Dans d’autres cas, le discours écologiste s’est aussi drapé d’oripeaux catastrophistes, au grand plaisir des éditeurs qui voient ce genre de livres se vendre comme des petits pains. C’est, nous dit Virginie Maris dans sa critique du livre de James Lovelock, La revanche de Gaïa, un propos extrêmement tendancieux qui ne permet pas de voir une partie essentielle du problème, celle de notre contribution involontaire aux conséquences environnementales.

Enfin, l’ouvrage recensé par Daniel Weinstock, s’il s’éloigne quelque peu de notre parcours centré sur l’écologie et la politique, manifeste un sentiment de malaise profond face à des lendemains incertains. L’argumentation proposée par Benatar, dans son livre Better Never to Have Been, en dérangera plusieurs. Mais qui niera ne pas au moins s’être posé cette question : « Est-il moral de donner la vie aujourd’hui, dans un monde désespérant et où chaque naissance diminue nos chances de vivre dans un monde meilleur ? »

On le voit, les problèmes pratiques liés à l’environnement demandent l’élaboration d’un cadre politique et social capable de rendre compte des aspirations de chacun à une vie bonne, tout en limitant notre capacité à nous faire du mal les uns les autres. Cela demande également une réflexion plus pratique sur les modes de réalisation des changements nécessaires aujourd’hui, et non une simple condamnation de notre monde, ni non plus l’oubli de nos obligations sous le prétexte de nos timides tentatives pour œuvrer à un monde meilleur.