Voyage cosmique

12 décembre 2017

Cosmic Love, conception et direction artisique : Clara Furey ; chorégraphie et interprétation : Clara Furey en collaboration avec Peter Jasko, Winnie Ho, Benjamin Kamino, Simon Portigal, Zoë Vos et Francis Ducharme (interprète à la recherche en création) ; compositeur, musicien et interprète : Tomas Furey ; conception lumières : Alexandre Pilon-Guay. Une coproduction de Danse Danse présentée à la Cinquième Salle (Montréal) depuis le 6 décembre et tous les soirs du 13 au 16 décembre 2017, à 20 h. Rencontre avec les artistes après les spectacles du 13 et du 15 décembre.

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Clara Furey a déjà signé plusieurs chorégraphies en solo qu’elle interprète elle-même. Cosmic Love est sa première création de groupe. Quatre hommes, trois femmes, un casting diversifié à l’image du message qu’elle souhaite faire passer. Ici, Furey s’intéresse aux phénomènes physiques, au vide sidéral et aux liens dont il est chargé.

La chorégraphe et interprète n’invente pourtant rien de nouveau. Elle ne créé pas quelque chose à partir du vide mais met l’emphase sur ce qui est déjà-là, sur ces forces que l’on ne voit pas nécessairement, sur une « beauté particulière » cachée « sous les multiples couches accumulées[1] ».

La pièce se découpe en quatre tableaux. Lorsque les spectateurs entrent dans la salle, le premier a déjà commencé – sans nous. On nous invite à prendre place, rapidement et en silence. Les portes se referment derrière nous lorsque nous sommes installés, prêts à démarrer le voyage cosmique auquel Furey nous convie. Peu importe ce qui est arrivé plus tôt cette journée-là, nous voilà tous ensemble enfermés dans la Cinquième Salle. La trame sonore ne débutera pas tout de suite, la lumière ne s’éteindra pas non plus. Nous voilà obligés d’accepter la présence des autres dans cette réalité qui s’offre à nous. Nous avons choisi d’entrer et nous savons – au fond de nous – que nous pourrions quitter la salle à tout moment. Pourtant, personne ne partira avant la fin. Comment Furey réussi-t-elle à capter l’attention de 300 spectateurs pendant une heure et dix minutes ? Certainement grâce à l’aide de son frère, Tomas Furey, compositeur et musicien, ainsi que celle d’Alexandre Pilon-Guay à la conception des lumières. Furey le soulignera lors de la rencontre à la fin de la représentation; pour elle, la chorégraphie, la musique et la lumière occupent des rôles égaux dans cette création. Les six interprètes qui l’accompagnent sur scène ont – eux aussi – joué un rôle important dans le processus de création de la pièce.

Récite-moi ton mantra

« I need a mouth as wide as the sky », répètent les sept interprètes en boucle pendant l’intégralité du premier tableau. Occupant peu à peu l’espace scénique, ils voguent les uns vers les autres sans jamais se rencontrer. Seuls dans l’univers, ils errent, se retrouvant parfois face à nous, spectateurs. Leurs regards semblent nous transpercer le temps d’une ou de deux répétitions de ce mantra qui résonne dans nos têtes au rythme choisi par Furey. Un rythme inspiré de celui de la terre, confiera la chorégraphe. 

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Assis dans nos fauteuils, nous écoutons leurs désirs, leurs plaintes et leurs prières. Les mots résonnent comme un avertissement : ils veulent « une bouche aussi grande que le ciel[2] ». Ils ont un message à faire passer et ils ont besoin d’un mégaphone pour y parvenir. Si la diffusion du message commence ici, ce soir, nous sommes les premiers à l’entendre et nous nous sentons privilégiés. Nous écoutons avec attention, nous tentons – tant bien que mal – de saisir le message et de le transmettre à notre tour. Quel est-il ? Nous attendons la suite pour le découvrir.
 

Rejoins-moi le temps d’une berceuse

Des duos se forment, se rencontrent pour la toute première fois sur scène. Ils font connaissance, s’apprivoisent et se rapprochent. Chaque duo occupe un espace circulaire et l’ensemble trace une ligne imaginaire en diagonale sur le carré qui délimite la scène. Enlacés, ils se bercent. Ce deuxième tableau pourrait aussi bien représenter une première rencontre que des adieux. Connaissant la suite, nous pouvons penser qu’ils se disent au revoir et qu’ils savourent cette dernière berceuse. Peut-être qu’ils ne se recroiseront plus jamais. Furey nous condamne à une posture de voyeurs : loin de la scène, les spectateurs n’ont pas le droit à la berceuse, sont entourés mais demeurent seuls. Dans un monde où nous croyons être de plus en plus connectés chaque jour, combien de fois nous arrêtons-nous pour serrer quelqu’un dans nos bras ?

Nous sommes des moulins à air 

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Dans le troisième tableau, les interprètes brassent l’air avec leurs bras, de plus en plus vite, de plus en plus fort. Ils voguent au gré de la musique et de l’éclairage. On ne sait plus si la chorégraphie les guide ou s’ils se contentent de suivre la lumière et les sons. Du bleu, du vert, du rose et du blanc forment ensuite un drapeau multicolore en écho au drapeau arc-en-ciel. Le message se veut inclusif. Nous sommes toutes et tous les bienvenus dans ce voyage cosmique. Bien que chaque tableau soit inspiré d’un – ou de plusieurs – phénomène(s) physique(s), on ne peut s’empêcher d’y retrouver une critique ou du moins un constat sur notre société contemporaine. Combien d’heures passons-nous chaque jour à « brasser de l’air » ? Comme Furey et ses interprètes, nous répétons les mêmes mots, les mêmes phrases et les mêmes idées en boucle. Nous sommes des moulins à air. Que faudrait-il faire pour cesser de « brasser de l’air » ? Nous arrêter, prendre le temps d’observer le monde et les êtres qui nous entourent, nous écouter les uns les autres.
 

Écoutons-nous

Lentement, mais sûrement, les moulins ralentissent, les interprètent s’éloignent, Furey s’allonge. Elle continue de faire tourner ses bras dans les airs selon une trajectoire toute décidée. Elle attend. Winnie Ho la rejoint et leurs membres se croisent sans jamais se rencontrer. Elles s’évitent, jouent un jeu. En observant bien, on remarque qu’elles n’évitent pas le contact, elles sont simplement à l’écoute l’une de l’autre et chacune bouge selon son gré sans empiéter sur le « territoire » de l’autre. Peut-être devrions nous en faire autant. Ce dernier tableau est celui qui nous permet de réaliser que Cosmic Love est avant tout une pièce sur l’écoute de l’autre et l’empathie.

crédits photos : Francis Ducharme et Mathieu Verrault

À noter : du 9 novembre 2017 au 9 avril 2018, Clara Furey présente également When Even The [Quand même le], un cycle de performances chorégraphiées et interprétées par Clara Furey, inspirées par le poème éponyme de Leonard Cohen au Musée d’art contemporain de Montréal. Une œuvre de 90 minutes qui sera exécutée pendant 90 jours (cf. horaire des représentations).


[1] Extrait du « mot de la chorégraphe » dans le programme de la soirée version papier.

[2] Traduction libre.