Quatuor amoureux en apesanteur

08 avril 2015
Illusions
Texte d’Ivan Viripaev, traduit du russe par Tania Moguilevskaia et Gilles Morel, mise en scène de Florent Siaud, scénographie et costumes de Romain Fabre, conception vidéo de David B. Ricard, conception son de Julien Éclancher, éclairages de Nicolas Descôteaux. Avec Paul Ahmarani (Premier Homme), David Boutin (Deuxième Homme), Évelyne de la Chenelière (Première Femme) et Marie-Ève Pelletier (Deuxième Femme). 
Production de La Veillée, au Théâtre Prospero, jusqu’au 11 avril 2015.
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Ils sont quatre vieillards dans la fiction, mais les acteurs, eux, sont beaucoup plus jeunes. Grâce à un théâtre-récit simple et sensible, ces vieux racontent les péripéties amoureuses de leur jeunesse et leur recherche sinueuse d’un sens à leur existence. Illusions, créée par son auteur en 2011, est une pièce récente d’Ivan Viripaev qui s’avère aux antipodes d’Oxygène, du même auteur, qu’on aura pu voir la saison dernière dans le même théâtre, tant la tonalité sauvage voire cruelle de celle-ci tranche avec la petite musique intérieure qui émane de celle-là.
 
Nous sommes ici en plein territoire des relations croisées et des échanges de confidences où l’écoute est favorisée par un environnement scénique épuré, avec trois hauts murs, recouverts d’un feutre bleu azur, qui ceinturent l’espace vide du jeu et qui peuvent accueillir de temps en temps des projections vidéo aux motifs abstraits. L’effet global est très réussi par la combinaison des conceptions de la scénographie (Romain Fabre), des lumières (Nicolas Descôteaux) et de la vidéo (David B. Ricard), qui laisse toute la place au verbe et aux acteurs.
 

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Illusions d’Ivan Viripaev. Avec, de gauche à droite, Marie-Ève Pelletier, David Boutin, Évelyne de la Chenelière et Paul Ahmarani. Photo : Matthew Fournier.

 
La partition imaginée par l’auteur russe s’inscrit dans la grande tradition du drame symboliste à la Maeterlinck dans lequel les personnages baignent dans un monde mystérieux en entremêlant des réflexions métaphysiques à des observations plus triviales. Le quatuor d’acteurs, tous excellents, est formé de deux hommes (Paul Ahmarani et David Boutin) et de deux femmes (Évelyne de la Chenelière et Marie-Ève Pelletier) qui prennent en charge les récits de vie de deux couples mariés qui, à plus de quatre-vingt-dix ans, vont passer aux aveux avant de… passer l’arme à gauche.
 
Les hommes des deux couples âgés sont des amis de longue date et on apprendra au fil des témoignages de Dennis et Sandra ainsi que d’Albert et Margaret combien, sous des dehors de couples sans histoire, ils ont tous vécu dans l’illusion d’un amour partagé — d’où le titre. L’originalité de la proposition tient à l’incapacité où l’on se trouve de démêler le vrai du faux, les propos sincères des affabulations qui s’accumulent par couches successives, au point de nous jeter dans la perplexité. Ajoutez à cela des situations dignes d’un vaudeville ou carrément farfelues, tel cet épisode où Dennis, lors d’un voyage en Australie, découvre une pierre ronde sur laquelle il s’assoit les yeux fermés, avant de déclarer à sa femme Sandra qui a fini par s’inquiéter de son acte inexplicable : «[…] l’homme doit aussi trouver sa place dans le monde [et moi] j’en ai trouvé une, tout récemment il est vrai, il y a tout juste une demi-heure. Voilà ma place, j’y suis assis. Voilà ma place dans le monde.»
 
Viripaev s’amuse ainsi des principes douteux qui imprègnent l’existence des uns et des autres, du penchant humain à se satisfaire des apparences, comme Albert qui s’adresse ainsi sa femme : «Je regrette beaucoup, Margaret. Mais, hélas, tu as seulement l’impression que tu m’aimes. Plus exactement, bien sûr, tu m’aimes, comme moi je t’aime, mais Margaret, pardonne-moi, je parle d’un amour tout autre, d’un amour que nous n’avons pas réussi à éprouver l’un pour l’autre.» 
 
Ailleurs, l’auteur met en doute la sincérité amoureuse ou il pointe, d’une façon plus perverse, le fait que l’amour ne prémunit aucunement contre le désir d’aller voir ailleurs…
 
Pour orchestrer cette sorte de jeu de la vérité et lui donner sa pleine valeur de constat à la fois ironique, enjoué et mélancolique, on retrouve le metteur en scène Florent Siaud qui s’était démarqué du tout-venant en 2013 avec sa production de Quartett d’Heiner Müller à La Chapelle. Le voici aujourd’hui aux commandes d’un spectacle qui coule de source, avec une attention portée au jeu de ses acteurs qui mérite tous les éloges.