Il danse avec le minotaure

17 octobre 2017

La bibliothèque interdite, texte et musique : Denis Plante ; mise en scène : Sébastien Ricard et Brigitte Haentjens ; avec Sébastien Ricard et l’ensemble Tango Boréal ; présenté au Théâtre de Quat’Sous, du 12 au 14 octobre 2017.

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Au théâtre du Quat’Sous est rejoué en supplémentaire La bibliothèque idéale, un opéra-tango (selon la terminologie que lui donne son auteur, le bandonéoniste Denis Plante) campé dans le Buenos Aires du début des années 1940.

Figures de Borges

Nous sommes dans les années qui précèdent l’arrivée au pouvoir du gouvernement de Juan Perón, contre lequel se sont braqués les poètes parmi les plus influents de l’époque et parmi lesquels on compte Jorge Luis Borges, invoqué de manière évidente : Borges ou les filaments d’une Babel, « inutile, incorruptible, secrète[1] » ; Borges ou le masque homérique du poète aveugle ; Borges ou l’homme destitué par Perón de son poste de directeur de bibliothèque.

Sur la petite scène du théâtre, la pièce s’élabore dans un décor économe : à l’avant-scène, une chaise au-dessus de laquelle pend une lampe, topos du film noir dont l’esthétique est autrement reprise au travers de l’éclairage contrasté et du chapeau de feutre à larges rebords qu’arbore le protagoniste. À l’arrière-scène, une frise formée par les musiciens de Tango Boréal, le contrebassiste Francis P. Palma, le guitariste Denis Poliquin et Denis Plante, qu’un prologue explicatif laisse apparaître dans son propre personnage. Une métalepse qui non seulement sert à situer le propos, mais qui contribue au brouillage des frontières entre fiction et réalité qui est la trame annoncée de cette Bibliothèque interdite.

Lors d’un voyage en Argentine dans les années 1980, Plante se serait vu confier des poèmes par une femme chez laquelle il aurait trouvé refuge. Dès lors nait le projet de porter ces poèmes en musique, projet qui se complique aussi rapidement qu’il est esquissé, la perte des bagages sur le chemin du retour au pays transformant les poèmes à adapter en souvenirs friables.

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De ce fantasme uchronique, la pièce tire sa matière, nous situant d’emblée dans cet espace baroque où Borges tient sa bibliothèque : là où les histoires se frôlent et se contaminent à n’en plus finir, là où le désordre prolifère, là où le lecteur est livré au vertige et à l’infinité de ses propres interprétations. La bibliothèque – ou devrait-on dire la Babel – de Borges est cet espace herméneutique par excellence qui bat en brèche l’esprit de censure et de contrôle du totalitarisme.
 

Renverser l’interrogatoire

Alternance de chansons matinées de milonga et de textes métriques performés avec grâce par Sébastien Ricard, la pièce visite une série d’évocations, de lieux intérieurs enchâssés dans une double trame mythologique et policière. Durant les parties non-chantées, le poète, envisageant le public, s’adresse à un inspecteur imaginaire, mettant progressivement en place, au travers de la structure de l’interrogatoire, les linéaments d’un récit politico-poétique où l’incrimination du poète, concierge de cette mystérieuse bibliothèque interdite, renvoie au thème de la littérature comme forme de résistance.

« La bibliothèque est une sphère dont le centre véritable est un hexagone quelconque, et dont la circonférence est inaccessible », écrivait Borges. C’est, il me semble, précisément l’inaccessibilité souhaitable de ce lieu que l’économie de l’interrogatoire sert à souligner, le poète se dérobant aux accusations tenues contre lui en leur opposant sa faconde. La relation de pouvoir qui est au cœur de la stratégie d’interrogatoire est pour ainsi dire renversée : ce qui nous est montré, ce sont les puissantes réparties adressées à un interlocuteur dont le pouvoir d’agir diminue au fur et à mesure que le discours poétique prend place. Les possibilités de parole en théorie restreintes et contrôlées de l’interrogatoire, cadre d’assujettissement, deviennent des moments fulgurants de subjectivité et d’éloquence. En effet, ici l’interrogé ne plie pas tant qu’il énonce des vers complexes, dont la rythmique soutenue n’est d’ailleurs pas sans rappeler, en filigrane, la poétique contestataire du rap politisé du groupe Loco Locass, auquel appartenait Ricard.

Peu à peu, on en vient à mettre en perspective le sens de l’appellation « bibliothèque interdite » : à qui s’adresse l’interdiction et que figure-t-elle ? Est-ce la bibliothèque en tant que telle qui est interdite par le pouvoir en place ou est-ce la bibliothèque qui est, par définition, un lieu insaisissable pour les tenants des politiques coercitives ?

Dédoublements

Au noyau de l’interrogatoire se greffent des boites thématiques puisant dans le répertoire de la mythologie antique, échappées narratives où les figures comparaissent tels des envers dédoublant les facettes du personnage principal : Dédale, l’ingénieur du labyrinthe, Icare, se brulant les ailes d’avoir voulu voler, Polyphème, à qui l’on a crevé l’unique œil, le minotaure, auquel Borges se comparait volontiers, disant attendre « au centre du labyrinthe […] d’être tué. » Ces figures, néanmoins, ne servent pas seulement qu’à étayer la psychologie du personnage, elles paraissent également être la doublure du réel historique et factuel, peut-être sont-elles même l’imperceptible seuil d’accessibilité de la « circonférence ». 

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Une dichotomie entre registres de réalité survient au travers de la séparation nette entre parties musicales et récités : d’une part, le poète prosodie, avec un accent hispanique marqué qui le caractérise comme personnage issu de la Buenos Aires des années 1940; d’autre part, le chanteur perd son accent et module sa voix en s’inspirant du répertoire de la chanson française.  Si cette dichotomie éveille au passage le souvenir musical des grandes figures de la chanson, tels le duo Plamondon/Berger ou, à un certain moment, le Léo Ferré de la trilogie des poètes, la pièce semble parfois rater sa cible en raison du trop grand écart de registres entre tonalités chantées et récitées. On peut aussi en attribuer la faute à un problème technique d’envergure — qui est allé jusqu’à causer l’interruption de la pièce et la sortie de scène abrupte de l’acteur à la moitié de la représentation, laissant l’audience en proie au doute pendant quelques minutes.
 
Il faut néanmoins souligner l’intégration réussie de la musique au sein de cette création qui invente son propre genre, succès reposant à la fois sur la sobriété de l’écriture musicale et sur la justesse de la performance des musiciens. Dans la foulée, soulignons les qualités singulières de Ricard. Peu d’acteurs sont en mesure de porter sur leurs épaules un tel monologue, lequel exige physicalité, sens aigu du rythme, maitrise du chant et présence scénique. La parcimonie judicieuse de la mise en scène, misant sur la pleine exploitation de quelques accessoires scéniques et sur des placements contrôlés, focalise d’autant plus l’attention sur la performance de l’acteur.  Le statisme du corps dans les premiers morceaux chantés créé une subtile économie de l’attente, pour finalement se dénouer en un ultime tango avec le minotaure, figure mythologique centrale de la pièce. Les prouesses de marionnettiste de Ricard, qui fait parler ce minotaure en un énième dédoublement, l’élégance de son mouvement de danseur ont raison du problème technique survenu.
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La bibliothèque interdite suggère plusieurs couches de réflexion qui s’articulent autour de la notion de savoir. L’inspecteur n’arrache aucune vérité, n’accède à aucun savoir, si ce n’est ce qu’un lecteur aveugle, tel Homère ou Borges eux-mêmes, est en mesure de révéler ; en l’occurrence quelques vers, quelques références savantes, quelques pas de danse. L’interdiction est l’occasion de devenir un minotaure.  
 

crédit photos : Jean-François Hétu


[1] Jorge Luis Borges, La Bibliothèque de Babel, 1941, traduction de Ibarra, http://labibliothequedebabel.wikispaces.com/file/view/babel2.pdf, lignes 323-324.