Être(s) sans mots

04 janvier 2018

Une chambre de verre. Mise en scène : Benoit Landry ; assistance à la mise en scène et conseils dramaturgiques : Audrey Leblanc ; recherche acrobatique et gestuelle : Valérie Doucet ; conseils artistiques : Anna Ward ; scénographie : Sarah Lachance et Benoit Landry ; costumes : Anna Ward ; éclairages : Alexis Bowles ; conception sonore : Colin Gagné ; musique originale : Colin Gagné et Benoit Landry. Avec Valérie Doucet et Julius Bitterling. Une production de la compagnie Nord Nord Est, présentée à la TOHU (Montréal) du 14 au 18 novembre 2017.

Patinoire. Idée originale, direction artistique, scénographie, co-mise en scène, composition musicale au ukulélé et performance : Patrick Léonard ; co-mise en scène et soutien moral : Nicolas Cantin ; collaboration aux chorégraphies : Howard Richard ; environnement sonore : Félix Boisvert ; lumières : Bruno Rafie ; accessoires : Cloé Alain-Gendreau, Bruno Tassé et Alain Fleurent ; rideaux : Frédérick Ouellet ; costume : Manon Desmarais. Une production des 7 doigts, présentée à la TOHU (Montréal) du 19 décembre 2017 au 6 janvier 2018.

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Le titre est une position ou, pour le dire avec Derrida, « toujours une promesse ». Entre Une chambre de verre et Patinoire, on comprendra vite que l’espace qui se déploie, c’est précisément le nôtre ; il faut absolument être (re)connu, quitte à faire du surplace, le temps est à ça pendant que ça devient critique. Entre les deux il n’y a rien, que j’aimerais écrire, mais ces mots ne m’appartiennent pas. J’annoncerai à la place que ce sont des êtres seuls que j’ai pu admirer dernièrement, et ce deux fois plutôt qu’une, en autant de visites à la TOHU. « Aimer et être aimé… Jusqu’où sommes-nous prêts à aller ? », peut-on lire dans le programme du spectacle des 7 doigts, questionnement qui vaudrait probablement également pour la plus récente production de Nord Nord Est.

Cette dernière compagnie nous a retrouvés là où elle nous avait laissés : Le voyage d’hiver, son acte de naissance, avait notamment donné à voir un plateau encombré d’une kyrielle d’objets qu’on faisait progressivement disparaître afin de laisser toute la place à une lumineuse poésie du mouvement. Un fascinant effet d’intérieur-extérieur se dégageait de la scène délimitée par trois grandes toiles blanches, qui devaient figurer un abri tempo où l’exploration prenait les accents d’une quête à la fois intime et politique. Seule note discordante, m’avait-il semblé : des textes plus ou moins bien rendus, rappelant que l’art circassien peine parfois à intégrer une part narrative à ses œuvres. Mais ce que j’ai surtout retenu de cette expérience, c’est l’éclosion d’une sensibilité des plus prometteuses.

Trois ou quatre ans plus tard[1], Benoit Landry et sa complice Anna Ward ont montré à quel point une telle approche multidisciplinaire est riche et, avec Une chambre de verre, on assiste à la maîtrise d’un art que je ne peux pas tout à fait décrire. Déjà il y avait là quelque chose de remarquable à oser meubler, en novembre, la TOHU d’une seule petite structure horizontale ; jamais cet espace ne m’est apparu aussi vide, un vide expressément créé pour rapidement être rempli à l’aide d’une plateforme de quelques mètres donnant l’impression tantôt d’une boîte d’où émerger, tantôt d’un radeau sur lequel voguer à la dérive. Mais Une chambre de verre c’est surtout l’expression de l’exceptionnelle Valérie Doucet qui affiche une finesse approchant du sublime pour épouser les différents degrés et registres du jeu. Elle se tord, se faufile entre les barreaux, s’adonne à de surprenants jeux d’épaules, devient forte – jusqu’à porter Julius Bitterling, son imposant partenaire –, ne manque pas d’être drôle, pour qu’au final son talent, aussi élastique que son corps, envahisse et enchante tout être enclin à se laisser porter par une tel bouger qui n’a visiblement plus beaucoup de secrets pour Doucet. 

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Il y a quelques jours, j’ai été moins bercé mais tout autrement époustouflé par les prouesses de Patrick Léonard dans Patinoire. Après une tournée nord-américaine et européenne, le cofondateur des 7 doigts présente son rocambolesque solo à la TOHU « pour le temps des Fêtes ». Certes plus proche du cirque traditionnel, cette production sert à mettre en lumière l’étendue des habiletés de Léonard, véritable touche-à-tout simultanément clown, musicien, jongleur et acrobate. Or, ici, ce n’est jamais l’artiste qui vient à s’essouffler – étonnamment –, mais certains éléments de la mise en scène. Le tout se rétablit quand, à la fin du spectacle, se manifeste l’ampleur infernale d’une mécanique dont le personnage devient victime afin de se mériter des marques de reconnaissance qui ont tôt fait de le dépasser ; le résultat, chose heureuse, est assurément un brin anxiogène.

Ce fruit d’une collaboration avec Nicolas Cantin – à qui l’on doit notamment l’inclassable Klumzy (FTA, 2014) – n’est pas sans ressembler, dans son esthétique, à la première partie du Voyage d’hiver que j’ai évoqué un peu plus haut. Il rappelle également une scène ou deux de Tabarnak du Cirque Alfonse, par la présence d’un ramassis d’objets composant chaque fois l’image presque nostalgique, mythologie s’il en est, de nos vieux sous-sols d’il n’y a pas si longtemps.

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Épuisés et distraits nous sommes, c’est un fait. Or si une dernière chose devait être écrite ici, c’est bien pour dénoncer cette marche sinistrement immobile à laquelle nous sommes en train d’assister, et qu’Une chambre de verre et Patinoire permettent justement d’ajourner. Conclure, oui, que de tels spectacles d’êtres seuls s’appropriant en quelque sorte toute la scène ne parviennent à captiver que parce qu’il s’y déploie des forces vives en soi et non pour soi, ce qu’il conviendrait d’ailleurs d’appeler un engagement à plus d’un titre. Que le reste soit silence.
 

[1] Le voyage d’hiver a été créé en juillet 2013 dans le cadre du festival Montréal complètement cirque, avant d’être repris en mars 2014 au Théâtre Prospero.

Crédits photos : Isabel Rancier (Une chambre de verre) et Lorand Lorente (Patinoire)