Éloge aux pilleurs de tombes

16 juin 2016

Alexandre Sokourov, Francofonia, Production Idéale Audience et Zéro One, 2015, 88 min

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Que ce soit pour mettre en scène l’échange d’informations sensibles entre deux agents ennemis durant la Guerre froide, ou bien pour ajouter une dimension métaréflexive à une histoire d’assassin, les musées ont de tout temps été des lieux spirituels privilégiés du 7e art. Comme si les cinéastes voulaient englober toute la culture occidentale dans une seule forme pour se donner l’impression de passer à l’histoire et le sentiment que leur travail sera préservé, ou bien simplement pour assumer l’origine de leur médium de prédilection.

 

Jarmusch ou le butin du colonialisme

«Le Christianisme, l’Islam et le Judaïsme nous ont donné des œuvres magnifiques», avouait Jim Jarmusch lors d’une discussion suivant la projection de son film The Limits of Control (2009) au Lincoln Center en 2013. «Ensuite on réalise que notre religion à nous est le colonialisme, et que tout ce que les musées contiennent sont des toiles qui ont été volées, pillées, qui ont été arrachées à leur contexte original». Ce constat, affreusement honnête, n’a pourtant pas empêché le réalisateur américain de mettre en scène le musée Reina Sofia de Madrid dans son film de 2009. Non seulement les musées attirent-ils l’œil de nombreux cinéastes et directeurs artistiques de toute époque, mais l’idée même de la conservation d’œuvres durant la Deuxième Grande Guerre a inspiré de nombreux scénarios comme The Monuments Men (2014) de George Clooney et Grant Heslov ou encore The Train (1964) de John Frankenheimer et Arthur Penn.

Près de 15 ans après L’Arche russe (2002), ce long plan-séquence de 96 minutes tourné dans le musée de L’Hermitage avec près de 1000 acteurs, Alexandre Sokourov réitère son éloge aux pilleurs de tombe en mettant cette fois-ci le Musée du Louvre au centre de ses réflexions cinématographiques. Soyons clair, Francofonia, n’est pas la seconde partie d’une série sur les musées du monde. Rien n’unit les deux films, sinon quelques plans de reconstitution historique mettant en scène la Marianne ou Napoléon Bonaparte.

Contrairement à son film de 2002 qui était mirobolant dans sa démarche, Francofonia est sobre en se présentant comme une méditation entreprise par le cinéaste russe sur la nature temporelle et significative de l’art. Sokourov se met d’ailleurs au premier plan en assurant une certaine forme de narration – bien différente de son habituel soliloque susurrant −, souvent interrompue par l’appel Skype intermittent du capitaine d’un porte-conteneur transportant le contenu entier d’un musée en partance de Rotterdam.

Kunstschutz, Hitler et aperception

D’une magnanimité étonnante, le scénario offre en premier lieu un échange diplomatique entre le haut fonctionnaire français de l’administration des Beaux-arts Jacques Jaujard (Louis-Do de Lencquesaing) et le Comte Franz-Wolff Metternich (Benjamin Utzerath) chargé par la Wehrmacht d’appliquer la Kunstschutz, principe de préservation du patrimoine artistique de l’ennemi, durant l’Occupation de Paris entre 1940 et 1942. Les deux frères ennemis, conscients de représenter le dernier rempart contre le désir d’hégémonie culturelle nazi, assureront le secret des lieux où ont été déplacés les tableaux du Louvre, tout en provoquant un délai salvateur dans le rapatriement planifié par Hitler des œuvres françaises pour meubler son fameux Führermuseum aussi connu comme la Linz Art Gallery.

Une seconde trame s’ajoute à cette dimension historique avec l’emprunt d’archives représentant entre autres événements l’entrée de l’armée allemande dans Paris, dont une séquence mémorable du Führer devant le Louvre que Sokourov fait parler non sans un certain cynisme. En restituant Paris sous l’Occupation, ainsi que les nombreux tableaux célèbres comme Le Naufrage de la Méduse ou l’éternelle Joconde, les images imposent une forme d’intemporalité au récit et offrent, en de nombreuses occasions, un point de vue mouvant, parfois même empreint d’une certaine témérité esthétique, comme cette bande d’ondulations audio placés dans la partie gauche de l’écran lorsque le bruit du travail et la narration du réalisateur se superposent à une séquence anachronique de déambulation dans le musée dénudé de ses œuvres.

Avec Francofonia, Alexandre Sokourov montre une nouvelle fois que son cinéma est avant tout partie prenante d’un mouvement artistique qui cherche à imposer un point de vue neuf sur le monde culturel et sur l’histoire européenne. La forme filmique qu’il a élue se déploie comme l’«aperception» chez Leibniz – une perception pilotée par la réflexion et la conscience – dont le leitmotiv est souvent la reconstitution historique.