Des essais de soi

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31.05.2022

Malaise dans la civilisation. Texte : Étienne Lepage ; mise en scène : Alix Dufresne, Étienne Lepage ; interprétation et cocréation : Florence Blain Mbaye, Maxime Genois, Renaud Lacelle-Bourdon, Alice Moreault ; scénographie et costumes : Odile Gamache ; lumières : Leticia Hamaoui ; musique : Robert Marcel Lepage ; présenté au Théâtre Prospero, dans le cadre du Festival TransAmériques, du 28 mai au 1er juin 2022.

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Le titre du nouveau spectacle d’Étienne Lepage s’inspire de l’essai de Freud, voire de sa réactualisation par François Richard dans L’actuel malaise dans la culture (2011). En 1930, Freud soutenait que la culture/civilisation sert à protéger et à réglementer les êtres humains entre eux, à réguler les pulsions de vie et de mort par la conscience morale, le remords, le sentiment de culpabilité et le besoin de punition. Mais selon François Richard, aujourd’hui, « un moi idéal tyrannique tend à se substituer à un surmoi structurant, l’excitation peine à s’organiser en pulsion, faute de structuration du sujet par des interdits et des limites, faute d’objet fiable et repérable » ; autrement dit, on assisterait à une « incivilité », une agressivité et un irrespect croissants, lesquels seraient notamment la conséquence d’un affaissement des formes de légitimation de l’autorité. Si l’inspiration derrière ce projet théâtral est intrigante et pleine de potentiels, le résultat, lui, nous laisse davantage l’impression d’un laboratoire expérimental que d’un projet abouti. On se serait en effet attendu à un spectacle cruellement postmoderne, qui cherche à bousculer les conventions théâtrales aussi bien que sociales, une proposition réjouissante et sans vergogne.

Des petits accidents ordinaires

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La prémisse elle-même s’annonçait intéressante : sans qu’on sache trop pourquoi ni comment, quatre personnes ordinaires – dans le texte de présentation du spectacle, on parle de « touristes » – se retrouvent sur une scène de théâtre vide, une grande boîte noire. On ne connaîtra d’ailleurs jamais leur motivation, ce qui crée un flottement se répercutant sur l’ensemble du spectacle en lui retirant une part de cohérence et d’unité. Ce décalage initial semble en effet fertile jusqu’à ce qu’on comprenne que l’idée ne sera pas développée ni appuyée, sinon pour servir de ressort comique récurrent qui – il faut bien l’admettre – ne semble s’adresser qu’à un cercle d’initié·es. Est-ce vraiment si drôle de voir monsieur et madame Tout-le-Monde s’empêtrer dans des rideaux de scène, tapoter un micro qui n’est finalement pas branché, déposer sa collation sur une lampe d’éclairage, s’étonner de la vastitude de l’espace qui se cache derrière les rideaux, en coulisses, à moins d’appartenir à ce milieu et d’être pétri·e par son décorum ? Par moments, on sent trop la perspective du créateur qui invite quatre supposé·es néophytes (à qui les codes et les règles de bienséances du milieu théâtral échappent en tout ou en partie) dans son antre sacré.

Faux malaises

Le début du spectacle nous confronte à de très longs silences, un remplissage de temps qui, s’il avait pour but de créer le malaise, plonge plutôt dans l’ennui. On a souvent l’impression que le désir de produire des effets supplante la logique interne du spectacle. Le malaise n’advient donc jamais car tout paraît excessivement télégraphié. Comment ressentir un malaise face à une artificialité qui empêche le spectateur de s’abandonner et de se laisser surprendre ? Pourtant, on joue volontairement avec cette ambivalence : les comédien·nes parlent souvent entre elleux sans projeter la voix, comme on le ferait normalement, ou font dos au public, échappant aux règles de base du jeu théâtral. On perd alors momentanément cette impression d’assister à un spectacle sur scène, mais le dispositif n’est pas maintenu ; on recommence à projeter la voix et à jouer face au public, brisant l’illusion. Bien qu’on sente que certains fragments du spectacle sont volontairement gouvernés par l’improvisation, les moments clés demeurent, eux, clairement identifiables, donnant l’impression d’un patchwork de plusieurs idées qui, bien que généralement intéressantes, ne s’harmonisent pas tout à fait et ne parviennent pas à se lier efficacement entre elles.

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Le spectacle et son titre nous promettaient des réflexions d’ordre philosophique, mais celles-ci sont très implicites, pour ne pas dire absentes. Le personnage d’Alice en formule bien deux ou trois au cours de la représentation, mais elles sont si vite évacuées qu’on les oublie presque. « Quelle est la règle qui régit ton existence ? » « Qu’est-ce qui te permet de savoir que tu vas poser tel geste ? » C’est bien sûr la question du Surmoi qui apparaît en filigrane, ce que s’appliquera à démontrer une scène clé où le personnage de Renaud apprend à Alice à pratiquer un « essai de soi », c’est-à-dire à entrer momentanément dans une zone mentale où elle se permet d’agir sans barrière morale, laissant libre cours à ses pulsions. Il s’agit assurément d’un moment fort du spectacle. Là, seulement, a-t-on l’impression de toucher à quelque chose ; mais tous les flottements qu’il a fallu traverser pour en arriver là en valent-ils la peine ?

crédits photos : Julie Artacho

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