Décalages

10 juin 2021

La fille de Christophe Colomb. Texte : Réjean Ducharme. Mise en lecture : Martin Faucher. Interprétation : Markita Boies. Au Théâtre Jean-Duceppe, dans le cadre du Festival TransAmériques. Webdiffusion du 26 mai au 12 juin. Représentations les 8, 9, 10 juin.

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Les textes de Réjean Ducharme, ses premiers sans doute davantage que les autres, sont empreints d’une sorte de magie. Peut-être parce qu’ils forment, pour moi – avec Boris Vian – les typiques lectures de mon adolescence. Tout y semble à la fois possible et dicible. La mise en lecture de l’un des textes les moins lus de l’auteur – pour preuve, il n’a pas été publié en format poche comme les autres titres de Ducharme – permet de révéler l’onirisme parfois niaiseux, souvent jubilatoire, qui en fonde la matière.

Une fable

Parmi tous les textes de Ducharme, La fille de Christophe Colomb est toutefois le moins réaliste, le plus joueur. Colombe Colomb est la fille de Christophe Colomb, née en 1949 d’un père de plusieurs siècles. Lorsque la jeune femme qui a évité l’école – elle sait lire et écrire, à quoi bon l’école ? « Quant aux mathématiques, elle peut compter ses poissons! » – devient orpheline, des prétendants de 12 à 360 ans (pourquoi pas) s’agglutinent pour devenir l’époux de cette héritière de « l’œuf de Colomb ». Mais Colombe est trop pure : comme Rose dans le Titanic, elle jette à l’eau son œuf de fortune et s’en va parcourir le monde. En Italie, tandis qu’on s’attend à la voir renouer avec la patrie paternelle, l’exclamation est toute autre : « Ah que ça sent le spaghetti ! ». Son destin peut prendre la forme d’une énumération : aller en prison, parcourir les États-Unis, faire diverses rencontres, comme celle avec une femme nommée Rasoir Électrique, vivre sous le ciel maintenant géré par Al Capone, qui à la faveur d’un syndicat, au Paradis, a renversé Dieu le Père…

Évidemment, on s’y perd. Jean-Sébastien Chien, le chat nommé Anticonstitutionnellement, la girafe imbécile, le cheval qui est une vedette de Walt Disney, les fourmis, tout ça ; la niaiserie flirte avec la fable, les liens se distendent dans ce qui ressemble, par moments, à une simple surenchère de traits, comme une toile de Dalí dont on peinerait à situer le centre. Mais bien sûr, il y a un centre, c’est Colombe Colomb, cette candide jeune femme qui découvre le monde.

Une interprétation

Il faut le souligner, l’interprète Markita Boies ne se contente pas d’une lecture du texte, mais se livre à une véritable incarnation. C’est que, écrit en vers, dans un style qui se veut tantôt lyrique, tantôt grandiloquent, cette épopée ducharmienne est parsemée de brisures de tons, de changements de registres, de discours directs qui s’insèrent comme en passant dans la fibre poétique. L’envolée pastorale sur un champ et ses fleurs se termine, par exemple, « dans un fossé, plein de merde ». En fait, certaines de ces brisures seraient passées inaperçues sans le soin que mettait l’interprète à en souligner la flagrance – à outrance, par moments. Alors que les Saoudiens voient approcher les millions d’animaux menés par Colombe Colomb depuis le Sahara, un porc épic est tranché en deux par un grand sabre de sultan : « C’est la guerre ! », lance Colombe, ce doux personnage que tout le texte de Ducharme a voulu nous présenter dans son ingénuité, pétrie d’abnégation pour le bien d’autrui. Cette guerre est si absurde dans la bouche de la jeune femme qu’il faut à l’interprète souligner ce décollement de la fable. « C’est la gaère », diphtongue Markita Boies, permettant aux spectateurs de mieux adhérer au décrochage en cours. Cette interprétation guide véritablement le texte, lui donne sa portée et nous permet de le suivre.

Une politique

La fille de Christophe Colomb s’inscrit dans le cycle des lectures de Port-Royal, après celle de Je suis une maudite sauvagesse d’An Antane Kapesh et celle du Virus et la proie de Pierre Lefebvre. Ces lectures ont une visée politique évidente, consistant à offrir un regard nouveau sur le territoire, différent en tout cas de ce qui a été construit par le corpus officiel. À la causerie organisée à l’occasion de la première représentation, le 8 juin, Aurélie Lanctôt relevait avec justesse le statut particulier de ce texte de Ducharme en regard des deux autres, qui sont plus clairement revendicateurs. La lecture judéo-chrétienne – sous le ton de la critique, du détournement – que Martin Faucher a voulu donner à ce texte relève effectivement du politique, mais il y a là aussi un décalage. Pour le dire clairement : défoncer les portes du presbytère, en 2021, ne relève pas de l’urgence. Et les justifications offertes lors de cette même causerie peinent à convaincre : que Ducharme ait intégré les Premières nations dans son texte, en faisant « jurer en huron » Colombe – c’est ainsi qu’on nomme ses sacres, tabarnak, osti et tutti quanti –, en la munissant d’un carquois et de cheveux d’indienne… Ou encore, que la critique de la religion trouve, dans l’actualité, une résonance avec notre « nouvelle guerre de religion » laisse songeur (sur la résonance comme sur l’existence de cette nouvelle guerre).

Il y a de la jubilation dans le texte de Ducharme. Du jeu. C’est baveux, poétique, souvent, il faut le répéter, niaiseux. Le politique s’accroche difficilement à ces contrepèteries. Et tant pis ou tant mieux.

crédits photos : Jeremie Battaglia