De tous ses feux

24 septembre 2018

Sébastien Pilote, La disparition des lucioles, ACPAV, 2018, 96 minutes.

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Après deux longs métrages sur des pères dévoués, victimes pour ainsi dire de l’amour indéfectible porté à leurs filles, Sébastien Pilote opère un changement de cap avec La disparition des lucioles, qui vient tout juste de remporter le prix du meilleur long métrage canadien au Festival international du film de Toronto. Moins John Ford que John Hughes, ce récit initiatique se déroulant l'été, genre que les Américains n’ont eu de cesse de revisiter depuis The Graduate, se reconnaît pourtant à la cartographie qu’il dresse d’un espace à mille lieues des rêves à exaucer, ceux que la jeune Léo (Karelle Tremblay) peine encore à formuler. À la beauté grave et crépusculaire du Saguenay à laquelle Marcel et Gaby s'étaient résignés, est donc opposée une ville banale au possible, exemple d’urbanisme à la va-comme-je-te-pousse, résultat magnifiquement croche du développement industriel made in Quebec. Que l’héroïne de ce film aigre-doux veuille fuir coûte que coûte ce lieu bouché n’étonnera que les moins imaginatifs d’entre nous.

Là Là Land

Adolescente délurée s’apprêtant à terminer son secondaire, l'œil tour à tour furtif et hagard, Léo est habitée d'une colère sourde. Colère envers les habitants de sa petite ville ouvrière sur le déclin, colère envers sa mère (Marie-France Marcotte) et son beau-père animateur de radio (François Papineau). Si elle prend en grippe tout ce qui l’entoure, elle voue pourtant un amour et une admiration indéfectibles à son père Sylvain (Luc Picard), forcé à l’exil dans le Grand Nord après avoir mené une lutte syndicale s’étant soldée par la fermeture de l’usine du coin. Entre deux entrevues d’emploi, Léo fera la connaissance de Steve (Pierre-Luc Brillant), un trentenaire plus adolescent qu’elle, prof de guitare qui habite encore chez sa mère. L’absence d’ambition et la naïveté de ce sympathique loser séduisent Léo, qui voit en lui une alternative aux pressions d’une famille lui demandant sans cesse de planifier son avenir. Jonglant avec ces diverses figures masculines – père aimant ou tortionnaire, ami et/ou amant – Léo se cherche une porte de sortie, une façon d’échapper aux attentes des autres et de ne pas décevoir les siennes.

Il est évident que Sébastien Pilote cherchait à sortir de sa zone de confort en réalisant La disparition des lucioles. Il se préparait peut-être également à son adaptation du roman Maria Chapdelaine de Louis Hémon, projet qu’il chérit depuis plusieurs années et où bien sûr une jeune femme était sollicitée par trois prétendants. Cet aparté surprend tout de même par une légèreté de ton et un désir d’embrasser les codes du cinéma populaire, allant d’une musique faite d’envolées lyriques rappelant les trames sonores de Michel Legrand au montage en accolade[1]. Si ces touches, flirtant avec le ludique, sont les bienvenues, Pilote en profite néanmoins pour complexifier le rapport qu’il entretient avec certains de ses thèmes chers, notamment les relations père-fille, déboulonnées ici au profit d’une approche plus trouble. Une sexualité latente, par une pudeur qui tranche avec l’offre usuelle (taisons les contre-exemples les plus criards), se tient en filigrane d’un récit plutôt concerné par les relations de confiance qui se construisent et se défont entre Léo et son entourage, elle qui est exigeante, ingrate et caractérielle. Les contradictions qui habitent le personnage sont livrées avec une grande adresse par une Karelle Tremblay naturelle et investie.

La schématisation du scénario (le père exilé, celui qui le remplace, les codes du roman d’apprentissage) et l’errance propre aux films d’été laissent le film se construire de soubresaut en soubresaut, en concordance avec l’état vacillant de Léo. Si l’ensemble accuse parfois un manque de direction ou d’enjeux clairs (ceci n’étant pas un défaut en soi), la richesse de la relation entre Léo et Steve, à laquelle Pilote consacre la plus grande partie du film, réserve quelques beaux moments de cinéma, qui se traduisent par de petits gestes d’une sincérité déconcertante. Pierre-Luc Brillant, entre chien battu et Dieu de la guitare électrique, sorte d’Alexandre le bienheureux qui trippe sur Rush, livre une magnifique performance faite de demi-teintes ; son Steve voit en Léo la possibilité d’une vie qu’il n’a jamais su rêver. Par contre, quelques éléments gênent, notamment le traitement du personnage de l’animateur de radio interprété par François Papineau, caricature d’apôtre du gros bon sens mal exploitée, et cette tentative maladroite de donner au titre une signification allégorique, alors que ses qualités abstraites suffisaient amplement. La direction photo de Michel La Veaux, fréquent collaborateur de Pilote, confère à La Baie et Chicoutimi une beauté n’excluant jamais le kitsch, notamment dans des compositions faisant la part belle à l’architecture ordinaire des années 1950, 1960 et 1970.

À quelle heure, l’autobus pour nulle part ?

Désenchantée par un monde d’adultes n’étant pas à la hauteur de ses attentes, peuplé de héros faillibles, d’opportunistes crasses et d’alliés passifs, Léo se trouve, à la fin de La disparition des lucioles, à un carrefour. Mais au lieu d’hésiter, elle s’engage dans la première voie qui se présente à elle, et rejette ainsi l’indifférence générale d’un bout de terre qui déjà s’estompe derrière elle. Cette colère sourde qui continue de l’habiter et que Sébastien Pilote a su rendre avec sensibilité est au moins la preuve indéniable qu’elle rêve encore.


[1] Le montage en accolage, ou montage en anglais, réunit sur un court laps de temps une succession de scènes liées entre elles par une idée ou une action. Parmi les exemples les plus probants du montage en accolade, notons les scènes d’entrainement dans Rocky IV.